Certaines trajectoires artistiques se construisent dans le déplacement plutôt que dans la ligne droite. Elles avancent à travers des passages, des allers-retours, des zones de frottement entre ce qui se voit et ce qui se fabrique. Le parcours d’Esra Demirci relève de cette dynamique discrète : une trajectoire façonnée par une connaissance intime de la scène et de l’image, où l’expérience du jeu, de la production et de l’espace collectif se répondent sans jamais se réduire l’une à l’autre

Rien, dans son rapport au métier, ne relève de l’évidence spectaculaire. Avant d’être une présence reconnue à l’écran, Esra Demirci s’est formée à la compréhension des mécanismes qui rendent une œuvre possible. Le théâtre constitue le socle de cette formation. Non comme un passage obligé que l’on dépasserait, mais comme une discipline fondatrice : apprendre à tenir un rôle dans la durée, à inscrire le corps et la voix dans un espace partagé, à respecter le temps long du travail. Cette exigence scénique irrigue encore aujourd’hui sa manière d’aborder la caméra.

Ce qui distingue son parcours tient précisément à cette double conscience : celle de l’interprète et celle de la fabriquante d’images. Très tôt, elle s’implique dans des projets où la caméra ne se réduit pas à un outil de captation, mais devient un dispositif collectif, technique, humain. Son engagement dans la production, attesté dès le milieu des années 2000, inscrit son nom dans une temporalité souvent absente des récits de carrière. Être line producer, co-producer, c’est apprendre à faire tenir un projet, à arbitrer, à anticiper, à protéger l’œuvre des compromis faciles. C’est aussi accepter de rester dans l’ombre pour que l’ensemble advienne.

Cette expérience structure durablement sa posture d’actrice. Sur un plateau, Esra Demirci ne joue jamais comme si la caméra lui appartenait. Elle sait ce que coûte un plan, ce qu’implique une journée de tournage, ce que signifie la fragilité d’une production. Cette connaissance concrète de l’envers du décor donne à son jeu une densité particulière : une économie du geste, une attention aux partenaires, une justesse qui ne cherche pas à attirer la lumière mais à servir l’ensemble.

Dans ses choix artistiques, le refus de la facilité est constant. Elle ne s’inscrit pas dans une logique de visibilité permanente, ni dans celle d’un positionnement médiatique calculé. Les rôles sont abordés comme des espaces de recherche, non comme des vitrines. Cette retenue n’est ni réserve ni retrait : elle relève d’une éthique du travail, héritée du théâtre et renforcée par l’expérience de la production. Savoir quand apparaître, quand se taire, quand soutenir un projet sans y apposer son nom au premier plan.

La reconnaissance qu’elle reçoit, notamment à travers des portraits approfondis et des entretiens de fond dans la presse culturelle, témoigne de cette singularité. On ne s’intéresse pas à Esra Demirci pour un rôle isolé, mais pour un cheminement. Pour cette capacité à articuler des espaces que l’industrie tend à cloisonner : l’artistique et le technique, le visible et l’invisible, la scène et l’organisation. Le titre qui accompagne l’un de ces portraits, évoquant le passage « de derrière la caméra à devant elle », ne relève pas de la formule. Il décrit un mouvement réel, documenté, assumé.

Ce mouvement n’est pas une ascension linéaire, mais une circulation consciente. Elle traverse les fonctions sans jamais s’y dissoudre. Être actrice ne l’empêche pas de penser comme une productrice ; produire ne l’éloigne pas de la fragilité du jeu. Cette tension féconde lui permet de rester attentive à ce qui se joue au-delà du cadre : les conditions de travail, la cohérence d’une équipe, le respect des récits portés à l’écran.

Le théâtre, dans ce contexte, continue d’agir comme un point d’ancrage. Il rappelle que l’essentiel ne se joue pas dans la multiplication des images, mais dans leur nécessité. Chaque apparition est pensée comme un acte, non comme une répétition. Cette fidélité au plateau, à l’effort collectif, à la rigueur du texte, préserve son travail de l’usure rapide que connaissent tant de carrières exposées trop tôt.

En intégrant la dimension de production à son parcours, Esra Demirci interroge aussi, en creux, la place des femmes dans l’industrie audiovisuelle. Sans discours militant explicite, son trajet propose un autre modèle : celui d’une artiste qui maîtrise les outils, comprend les structures, et refuse de se limiter à une seule fonction assignée. Elle incarne une forme de souveraineté discrète, fondée sur la compétence et la constance plutôt que sur l’affirmation.

Ce positionnement trouve aujourd’hui une résonance particulière dans un contexte où les métiers de l’image sont sommés de se repenser. La frontière entre création et production, longtemps présentée comme infranchissable, devient chez elle un espace de dialogue. Non pour diluer les rôles, mais pour les enrichir mutuellement. L’actrice qu’elle est gagne en précision grâce à la productrice qu’elle a été ; la productrice demeure attentive à l’humain grâce à l’actrice qu’elle reste.

Il serait tentant de lire ce parcours comme une stratégie. Ce serait une erreur. Rien n’indique une volonté de conquête ou de repositionnement. Il s’agit plutôt d’une fidélité à une certaine idée du métier : comprendre avant de montrer, construire avant d’exposer, tenir avant de paraître. Cette lenteur assumée, presque à contre-courant, donne à son travail une profondeur rare.

Aujourd’hui, Esra Demirci n’apparaît ni comme une figure à célébrer pour son image, ni comme une carrière à résumer par des jalons. Elle apparaît comme une présence qui traverse le cinéma et le théâtre avec une conscience aiguë de leurs fragilités. Une artiste qui sait que l’image est un lieu de pouvoir, mais aussi de responsabilité. Et que la vraie liberté consiste peut-être à circuler entre ses marges sans jamais s’y enfermer.

Ce portrait ne cherche pas à figer une identité ni à annoncer une destination. Il s’attarde sur un mouvement en cours : celui d’une femme qui avance dans l’image sans s’y perdre, et qui fait de chaque rôle, visible ou invisible, un acte de tenue.

Bureau de Paris | PO4OR