Le cinéma de Farah Alhashem ne procède ni de l’urgence ni de la démonstration. Il s’élabore dans une zone plus fragile, plus lente, où regarder implique d’assumer ce que l’on voit. Loin des récits fermés et des images explicatives, son travail s’inscrit dans une pratique du doute : douter des évidences, des cadres hérités, des récits dominants. Filmer devient alors un geste d’attention, presque de retenue, où l’image ne tranche pas mais interroge, et où le sens se construit dans la durée plutôt que dans l’impact immédiat.

Chez elle, le cinéma n’est jamais un simple dispositif narratif. Il est une manière d’habiter le monde, de le questionner sans l’assigner, de le traverser sans le réduire. Réalisatrice, journaliste, travailleuse de l’archive, Farah Alhashem évolue dans un espace où les rôles ne s’additionnent pas mais se répondent. Chaque film, chaque texte, chaque geste documentaire participe d’un même mouvement : préserver des fragments de réalité menacés par l’oubli, la simplification ou la violence du récit dominant.

Son travail s’inscrit dans une géographie complexe Beyrouth, Le Caire, la Palestine, le Koweït non comme une cartographie exotique, mais comme un champ de tensions politiques, sociales et symboliques. Ces lieux ne sont jamais des décors. Ils sont des corps vivants, traversés par l’histoire, la mémoire et la contradiction. Filmer, pour elle, consiste à se tenir au plus près de ces tensions sans prétendre les résoudre. Le cinéma devient alors un espace de résistance douce, où la caméra ne prend pas le pouvoir mais accepte de se laisser déplacer.

Dans Heretleh fi al-Qahira (Hérésie au Caire), cette posture apparaît avec une clarté singulière. Le film ne cherche ni à expliquer la ville ni à en offrir une synthèse rassurante. Il avance par fragments, par déambulations, par arrêts parfois inconfortables. Le Caire y est montré non comme une capitale figée dans ses symboles, mais comme un organisme instable, traversé par des couches de temps, de croyances, de colères et de beautés contradictoires. La caméra ne surplombe jamais. Elle marche, écoute, doute. Elle accepte l’inachèvement comme condition de vérité.

Ce choix esthétique est indissociable d’un positionnement politique. À l’heure où l’image est souvent sommée de convaincre, de dénoncer ou de séduire, Farah Alhashem choisit une voie plus fragile : celle de l’attention. Elle ne filme pas pour prouver, mais pour laisser apparaître. Cette retenue n’est pas une neutralité. Elle est une forme d’engagement qui refuse la simplification morale et l’émotion prémâchée. Le spectateur n’est pas guidé ; il est invité à penser, à ressentir, parfois à rester inconfortablement en suspens.

Son rapport à l’archive éclaire encore davantage cette démarche. Travailler l’archive, pour elle, ne signifie pas figer le passé, mais maintenir un dialogue vivant avec ce qui a été effacé, marginalisé ou fragmenté. L’archive devient un lieu de lutte silencieuse contre l’amnésie organisée. Elle n’est jamais utilisée comme illustration, mais comme matière sensible, capable de troubler le présent. Cette approche rejoint son travail journalistique, où l’enquête ne vise pas le scoop, mais la compréhension lente des mécanismes de pouvoir et de domination.

Ce qui distingue profondément Farah Alhashem dans le paysage cinématographique contemporain, c’est son refus de la posture héroïque. Elle ne se met jamais au centre de son œuvre. La caméra n’est pas un miroir narcissique, mais un outil de relation. Cette humilité du geste donne à ses films une densité particulière : ils ne s’imposent pas, ils persistent. Ils continuent de travailler le regard bien après la projection, comme des questions ouvertes plutôt que comme des réponses définitives.

Dans un monde culturel dominé par l’urgence, la rentabilité symbolique et la course à la visibilité, cette position relève presque de l’insubordination. Choisir des formes lentes, accepter des circuits de diffusion alternatifs, privilégier les discussions post-projection aux campagnes promotionnelles massives, tout cela inscrit son travail dans une temporalité autre. Une temporalité où le cinéma retrouve sa fonction première : créer un espace commun de réflexion, de friction et de transmission.

La dimension transnationale de son parcours n’est pas un simple marqueur identitaire. Elle structure profondément son regard. Vivre et travailler entre plusieurs espaces culturels lui permet de déjouer les assignations simplistes, qu’elles soient orientales ou occidentales. Son cinéma échappe aux catégories confortables. Il n’explique pas « l’Orient » à « l’Occident », ni l’inverse. Il se tient dans un entre-deux exigeant, là où les récits se complexifient et où les certitudes vacillent.

Ce positionnement fait de Farah Alhashem une figure singulière du cinéma contemporain arabe et diasporique. Non pas parce qu’elle représenterait une voix unique, mais parce qu’elle incarne une manière de faire : rigoureuse, consciente, profondément habitée. Une manière qui rappelle que le cinéma peut encore être un lieu de pensée, à condition d’accepter sa fragilité et son inconfort.

Son œuvre ne cherche pas à clore les débats. Elle les ouvre. Elle n’offre pas de solutions, mais des espaces où la parole peut circuler autrement. En cela, elle rejoint une tradition rare, celle des cinéastes pour qui filmer est un acte de responsabilité avant d’être un acte de création. Une tradition où l’image ne consomme pas le réel, mais le respecte.

Dans le paysage saturé d’images contemporaines, le travail de Farah Alhashem agit comme un ralentissement nécessaire. Il rappelle que certaines vérités ne se donnent qu’à ceux qui acceptent de regarder sans précipitation. Et que, parfois, la forme la plus juste de résistance consiste simplement à tenir, caméra en main, dans la complexité du monde.

Rédaction – Bureau de Paris