À l’occasion de l’anniversaire de sa disparition, Farid Al Atrache s’impose plus que jamais comme l’une des figures majeures de l’histoire musicale du XXᵉ siècle. Son nom ne renvoie pas seulement à l’âge d’or de la chanson arabe, mais à une œuvre d’envergure internationale, capable de dialoguer avec les grandes capitales culturelles du monde, et tout particulièrement avec Paris. Ville de la mémoire, de l’exigence esthétique et de la reconnaissance durable, Paris a su accueillir Farid Al Atrache non comme une curiosité orientale, mais comme un musicien universel.
Farid Al Atrache appartient à cette catégorie rare d’artistes dont le parcours dépasse le cadre national sans jamais se détacher de ses racines. Né au sein de la prestigieuse famille Al Atrache, originaire du Jabal al-Druze, au sud de la Syrie, il hérite d’un double héritage : celui d’une lignée aristocratique engagée dans la résistance à l’occupation française, et celui d’une culture musicale profondément ancrée dans les traditions orientales. Cette origine marque durablement sa personnalité artistique, faite à la fois de fierté, de dignité et d’un sens aigu de la responsabilité culturelle.
Après son installation au Caire avec sa mère, la princesse Alia بنت المنذر, et ses frères et sœurs, dont la légendaire Asmahan, Farid entame une trajectoire artistique qui va transformer en profondeur la musique arabe moderne. Très tôt, il se distingue par une maîtrise exceptionnelle du oud, instrument qu’il ne se contente pas d’interpréter, mais qu’il repense comme un véritable vecteur d’innovation musicale. Ce n’est pas un hasard s’il sera rapidement surnommé « le roi du oud » : chez lui, l’instrument devient une voix à part entière, capable d’exprimer des nuances émotionnelles d’une rare subtilité.
Sa carrière cinématographique, riche de trente et un films, joue un rôle déterminant dans la diffusion de son art. Le cinéma lui offre un espace où musique, image et narration s’entrelacent pour toucher un public élargi, bien au-delà des cercles initiés. Dès Intissar al-Chabab (1940), film fondateur qu’il partage avec Asmahan, Farid Al Atrache impose une présence singulière : celle d’un artiste qui ne joue pas un rôle, mais qui incarne une sensibilité musicale et humaine. Ses films, aujourd’hui encore, constituent une archive vivante de l’évolution de la chanson arabe au milieu du XXᵉ siècle.
Cependant, réduire Farid Al Atrache à une star du monde arabe serait passer à côté de l’essentiel. Très tôt, son œuvre franchit les frontières culturelles et géographiques. Paris, en particulier, joue un rôle discret mais fondamental dans cette reconnaissance internationale. Capitale attentive aux formes musicales venues d’ailleurs, la ville reconnaît en Farid un compositeur et un interprète dont le langage musical dépasse l’exotisme. Son rapport au rythme, à la mélodie et à l’orchestration dialogue naturellement avec les sensibilités européennes, sans jamais renoncer à la profondeur des maqâms orientaux.
Dans le Paris de l’après-guerre, où se croisent artistes, intellectuels et musiciens venus du monde entier, la musique de Farid Al Atrache trouve un écho particulier. Elle est perçue comme une musique savante, exigeante, porteuse d’une tradition millénaire, mais capable d’évoluer au contact des grandes formes orchestrales occidentales. Cette capacité à créer des ponts culturels explique pourquoi son nom demeure présent dans la mémoire musicale parisienne, non comme un souvenir figé, mais comme une référence durable.
Loin des clichés folkloriques, Farid Al Atrache a toujours refusé de simplifier l’Orient pour le rendre consommable. À Paris, comme ailleurs, il présente une musique orientale assumée, complexe, structurée, qui exige une écoute attentive. C’est précisément cette posture artistique, fondée sur le respect du public et de la tradition, qui lui vaut l’estime de nombreux musiciens et mélomanes européens. Son œuvre est étudiée, écoutée, transmise, parce qu’elle propose une vision cohérente et exigeante de la création musicale.
Au-delà de son génie artistique, Farid Al Atrache était également reconnu pour ses qualités humaines. Tous ceux qui l’ont côtoyé évoquent un homme d’une grande élégance morale, généreux, attentif aux autres, fidèle à des valeurs de noblesse et de partage héritées de son éducation. Sa maison était ouverte à tous, sans distinction sociale, et sa générosité était proverbiale. Cette dimension humaine participe pleinement de son aura et explique en partie la fidélité du public à son œuvre.
Sa disparition, le 26 décembre, n’a pas marqué la fin de son influence. Au contraire, le temps a confirmé la solidité et la modernité de son héritage. Dans le monde arabe, ses compositions continuent d’inspirer de nouvelles générations de musiciens. À Paris, son nom reste associé à cette idée essentielle : la musique peut être un espace de rencontre authentique entre les cultures, à condition qu’elle soit portée par une vision sincère et une exigence artistique élevée.
Aujourd’hui encore, Farid Al Atrache appartient au présent culturel de Paris. Il est de ces artistes dont la mémoire ne se limite pas aux commémorations, mais qui continuent de vivre à travers l’écoute, la transmission et la réflexion. Roi du oud, maître de la mélodie, passeur entre l’Orient et l’Occident, il incarne une figure rare : celle d’un musicien dont l’œuvre a su s’inscrire durablement dans la conscience artistique mondiale, sans jamais renier son identité profonde.
ALI AL-HUSSIEN -PARIS