Certaines trajectoires artistiques ne se définissent pas uniquement par une succession de projets, mais par une transformation progressive du regard. Chez Fatima AlBanawi, la question centrale n’est jamais seulement celle de la performance ou de la visibilité. Elle concerne plutôt la manière dont une artiste peut reprendre possession de son image, déplacer la narration et construire un langage capable de relier expérience personnelle et mémoire collective. Son parcours révèle une évolution rare : celle d’une actrice devenue autrice de sa propre vision, habitant le cinéma comme un espace de réflexion autant que de création.

Formée à la psychologie et aux études islamiques, elle porte une sensibilité particulière à la complexité humaine. Cette formation influence profondément son approche artistique. Le récit devient une exploration intérieure, un moyen de comprendre les dynamiques invisibles qui façonnent les émotions et les relations. Là où certains artistes privilégient la représentation extérieure, elle semble chercher l’épaisseur intérieure des personnages, leur silence, leurs contradictions.

Son entrée dans le paysage cinématographique international avec Barakah Meets Barakah marque une étape importante, non seulement pour sa carrière mais pour la visibilité du cinéma saoudien contemporain. Pourtant, ce moment ne représente pas une finalité. Très rapidement, elle dépasse la position d’interprète pour interroger la structure même du récit. Cette transition révèle une volonté de créer des espaces narratifs plus personnels, où la caméra devient un outil de questionnement.

L’écriture occupe alors une place essentielle. Chez Fatima AlBanawi, écrire ne signifie pas simplement préparer un scénario. C’est une manière d’habiter le monde, de transformer l’expérience vécue en matière narrative. Ses textes personnels témoignent d’une recherche constante d’authenticité, d’une tentative de saisir l’instant avant qu’il ne se dissolve dans le flux du temps. Cette attention à la temporalité influence sa manière de construire les images : le rythme se ralentit, laissant émerger une forme de contemplation.

Avec Basma, son premier long métrage en tant que réalisatrice, scénariste et interprète principale, elle franchit une étape décisive dans son évolution artistique. Le film s’inscrit comme une œuvre profondément intime, où l’autobiographie se mêle à une réflexion plus universelle sur la famille, la mémoire et la reconstruction personnelle. Basma ne cherche pas la démonstration spectaculaire. Au contraire, il privilégie une mise en scène sensible, attentive aux micro-gestes, aux silences et aux fractures invisibles qui composent l’expérience humaine.

Le film explore la relation entre héritage émotionnel et identité contemporaine. À travers une narration fragmentée, presque introspective, Fatima AlBanawi construit un espace où le spectateur est invité à ressentir plutôt qu’à juger. Basma devient ainsi une œuvre de transition : un passage entre l’actrice qui interprète et l’autrice qui organise le regard. Cette évolution marque l’émergence d’une voix singulière dans le cinéma arabe contemporain, une voix qui refuse les catégorisations simplistes et privilégie la nuance.

La création de sa société de production constitue une extension naturelle de cette démarche. Produire signifie pour elle créer les conditions d’un cinéma libre, capable d’accueillir des récits hybrides et des perspectives nouvelles. Dans un contexte où les industries culturelles évoluent rapidement, cette autonomie représente un geste stratégique autant qu’artistique.

Sa présence dans les festivals internationaux, de Cannes à Rotterdam, confirme la dimension transnationale de son parcours. Elle ne se contente pas de représenter une scène locale ; elle participe activement à un dialogue global. Cette circulation entre contextes culturels différents nourrit son langage artistique, renforçant la complexité de ses récits.

L’un des aspects les plus fascinants de son travail réside dans sa relation au regard. Chez elle, être visible n’est pas une finalité mais une question. Que signifie être regardé ? Qui possède le pouvoir de raconter ? Ces interrogations traversent ses œuvres et orientent ses choix artistiques. La caméra devient un instrument critique, capable de révéler autant que de questionner.

Son approche de la représentation féminine s’inscrit dans cette même logique. Plutôt que de proposer des figures symboliques ou idéalisées, elle explore des personnages en transition, des identités mouvantes. Cette perspective confère à son cinéma une dimension profondément humaine, où la fragilité devient une source de force narrative.

Dans un paysage médiatique dominé par la vitesse et la consommation rapide d’images, Fatima AlBanawi adopte une posture différente. Elle privilégie la lenteur, l’écoute, la construction progressive d’une œuvre cohérente. Cette démarche correspond à une vision du cinéma comme espace de pensée, où chaque projet participe à une conversation plus large sur le sens du récit.

Au-delà des distinctions et des collaborations internationales, son parcours révèle une quête constante : transformer l’intime en langage universel. Elle ne cherche pas seulement à raconter des histoires, mais à créer des espaces où le spectateur peut reconnaître sa propre complexité. Cette capacité à relier singularité et universalité constitue sans doute la force principale de son travail.

Fatima AlBanawi incarne ainsi une génération d’artistes qui redéfinissent la notion d’auteur dans le cinéma arabe contemporain. En écrivant, en réalisant et en produisant, elle affirme une vision où la création devient un acte de présence consciente. Son œuvre ne se limite pas à une carrière individuelle ; elle participe à la transformation d’un imaginaire collectif en pleine mutation.

PO4OR — Bureau de Paris