






Il y a des arrondissements de Paris qui ressemblent au monde. Le dix-neuvième est de ceux-là, un versant de collines et de canaux où se croisent les langues, les exils et les mémoires, et où l'on entend, certains soirs, monter d'une salle municipale une mélodie persane que la censure a bannie de sa terre natale. C'est là, entre la mairie et les hauteurs des Buttes-Chaumont, que François Béchieau a choisi de vivre et d'exercer une part de son métier d'homme, celle qui ne figure sur aucune fiche de poste, tenir une porte ouverte.
Rien ne le prédestinait aux salons. Il vient de la banlieue nord, de ces territoires où l'on apprend tôt que la République n'est pas un décor mais une promesse qu'il faut arracher. Avocat de formation, passé par le droit et par la science des marges et des fautes, il appartient à cette lignée pour qui la loi n'est pas une technique mais une manière de se tenir debout auprès de ceux que l'on veut faire taire. Il a le goût de la plaidoirie et celui de l'endurance, car on le sait coureur, de ces coureurs qui savent que rien d'important ne se gagne dans l'essoufflement du premier kilomètre. La politique, il l'a rejointe comme on épouse une exigence, loin des chapelles et des calculs, en homme qui place l'écologie et la justice sociale au même endroit du cœur. Élu de son arrondissement, il aurait pu s'en tenir aux trottoirs et aux écoles. Il a préféré donner à son mandat la dimension d'une hospitalité.
Un jour, la rue a fait irruption dans sa vie publique. Une jeune femme est morte au loin pour une mèche de cheveux, et de Téhéran à Paris s'est levé un cri de trois mots que le monde entier a repris dans toutes les langues. François Béchieau ne s'est pas contenté de le répéter, il en a fait une fidélité. On l'a vu place de la Bastille et place de la République, l'écharpe tricolore sur l'épaule, parmi les Iraniennes et les Iraniens, les Kurdes, les Baloutches, réclamant l'arrêt des exécutions et la libération des prisonniers d'opinion. Il a parrainé un condamné à mort, un jeune homme du Baloutchistan promis à la potence, comme on tend la main par-dessus un abîme. Le régime qu'il défie l'a inscrit sur la liste des personnes qu'il sanctionne. Étrange décoration que celle décernée par les bourreaux, elle dit mieux qu'un titre la justesse d'un engagement.
Ce qui le distingue, pourtant, et le rapproche de nous, c'est qu'il n'a jamais séparé le combat de la beauté. Il a compris que l'Orient en exil n'est pas seulement une cause à défendre, c'est une civilisation à accueillir. Alors il a ouvert les salles de son arrondissement comme on ouvre une maison. On y accorde des instruments venus de Perse, on y chante ces vieilles chansons d'amour que les grands-mères fredonnaient avant l'interdit, on y projette les images d'une diaspora afghane qui refuse de disparaître, on y écoute la voix des femmes de Hérat que l'on voudrait effacer. Autour de lui gravitent des cinéastes, des journalistes chassés de chez eux, des fondateurs de médias nés dans la fuite et refondés à Paris. Il leur offre ce qui leur manque le plus, un lieu, une tribune, un regard qui ne les réduit pas à leur malheur.
Car il sait que l'exil n'est pas seulement une perte. Dans ces salles où résonnent le tar et le santour, quelque chose se répare. La culture y redevient ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, un espace de dignité où l'on cesse d'être une statistique de la souffrance pour redevenir un peuple, avec ses poètes, ses mélodies et ses rires. Il ne s'agit plus alors de charité, mais de reconnaissance, au sens plein du mot, celui où l'on reconnaît en l'autre un égal et un héritier de grandeur.
C'est en cela qu'il est des nôtres. Le pont entre l'Orient et l'Occident n'est pas une abstraction diplomatique, il se construit avec des hommes précis, à des adresses précises, un soir après l'autre. François Béchieau est l'un de ces bâtisseurs discrets. Il ne vient pas de l'Est, il n'en parle pas la langue, et pourtant il en porte quelque chose, cette conviction ancienne que l'hospitalité est la première des vertus politiques, et qu'accueillir l'exilé, c'est déjà refuser le monde qui l'a jeté sur les routes.
On aurait tort de voir dans cette générosité une posture. Elle a un prix, des adversaires, une vigilance de chaque instant. Il faut du courage pour associer son nom, son visage et sa fonction à des peuples que les puissances préfèrent oublier. Il faut aussi une certaine idée de la France, celle qui, aux heures graves, sut dire non et tendre la main. François Béchieau appartient à cette France des justes, celle qui ne mesure pas sa solidarité à ce qu'elle peut en tirer.
Reste l'image, pour finir. Un homme en écharpe tricolore, debout sur le côté d'une salle du nord de Paris, écoutant une chanteuse dont la voix, un instant, abolit les frontières. Il n'est pas au centre de la scène et n'y tient pas. Il est à sa juste place, celle du passeur d'espoir, qui ne traverse pas lui-même mais aide les autres à gagner une rive plus clémente. L'Orient a toujours eu besoin, de l'autre côté, de mains qui tiennent la porte. Celle de François Béchieau est patiente et ferme, et c'est pourquoi ce portrait avait sa place parmi les nôtres.