






D'autant que son expérience ne saurait se raconter de manière ordinaire, car elle ressemble à une vie qui s'écrit elle-même sous forme de plans cinématographiques.. des plans fragmentés qui se sont rassemblés jusqu'à se compléter, reliés par un fil dont la présence était nécessaire.. le fil d'une sensation profonde.. cette sensation qu'il existe dans le monde quelque chose qui doit être filmé et dont il faut témoigner.. car le laisser tel quel ne suffit pas.. telle une lentille posée sur la vie des autres.
Orwa Alahmad a quitté une Syrie qui, elle, ne l'a jamais quitté de l'intérieur.. et qui a déposé en lui une mémoire.. cette mémoire qui a façonné plus tard son cheminement cinématographique.. là où le cinéma est venu comme un refuge pour toutes ses pensées et pour tout ce qu'il voulait dire à voix haute..
Orwa Alahmad a fait de l'Europe sa demeure.. Paris n'est pas seulement un pays, car elle est aussi un espace.. une scène.. un écran pour projeter et accomplir ses œuvres puisées dans le réel et le vécu, couronnées d'efforts artistiques...
Chaque détail que dessine Orwa Alahmad au fil de la réalisation d'un film compte comme un abri spirituel pour ses pensées et celles de tant d'autres.. pour ceux qui ont vécu ce qu'il tente d'exprimer à travers l'objectif... par un scénario écrit pour ranimer une situation qui a eu lieu.. par un rôle interprété dans lequel l'être humain se reconnaît.
Orwa Alahmad ne cherche pas à livrer une histoire racontée au sens traditionnel..
Car lorsqu'il raconte une histoire, il en relie le sens à sa sensation.. le but étant la trace que laisse le récit qu'il filme.
Les personnages et les cadres sur son écran portent en eux de quoi le remplir.. pour devenir un moyen qui parle à la place du public.
Orwa Alahmad ne s'est pas contenté de faire de la caméra le premier outil pour filmer ce qu'il veut transmettre au spectateur.. car le socle premier de l'image, ce furent les yeux qui ont vu quelque chose et ont voulu le restituer, le transmettre au spectateur.. et l'émotion fut la plus grande complice pour sculpter les visages et les choses avant que la caméra ne les saisisse.. avec toute la vie qu'ils contiennent, tous les mondes intérieurs et les événements éprouvés.. et de tout cela se rassemblent les expressions les plus sincères d'un monde traversé d'étapes, d'états et de vies multiples.
Le cinéma compte peut-être parmi les arts par lesquels on maîtrise l'image, le cadre, le rythme du film et l'incarnation de l'histoire dans son ensemble..
Quant à Orwa Alahmad, en regardant ce qu'il tisse cinématographiquement.. l'on sent qu'il a visé le sens.. ce sens qui parvient jusqu'à nous comme une scène réelle de la vie.. parce qu'il croit que le cinéma est un second visage de la vie, restituant ce qui a eu lieu par plusieurs voies.. mais l'émotion l'accompagne toujours.. tel un être vivant qui cherche à comprendre ce qui lui est arrivé en répétant le récit de son histoire.
L'art du vécu, saillant dans ses thèmes.. l'exil, la mémoire, la perte et l'identité.. autant de présences dans ses œuvres.. posées comme des expériences personnelles, tangibles, presque palpables..
Tout ce qui tourne autour de ces sujets est un être humain.. une vie entière, avec tout ce qu'elle contient, qui doit être archivée par le cinéma parce qu'elle ne mérite pas l'oubli.. car tout ce que traverse l'être humain porte une valeur qui mérite d'être préservée.. et Orwa Alahmad a choisi de la préserver par l'art.. pour qu'elle ne demeure pas seulement dans la tête.
Mais ce qui distingue Orwa Alahmad ne se limite pas aux sujets qu'il choisit.. ce qui le distingue, c'est la manière dont il les reformule.
L'expérimentation.. la rupture du récit.. et la réunion du langage cinématographique européen et arabe..
Et la sensibilité syrienne ne se dissimule pas.. peut-être le sentiment.. l'émotion, même lorsque le lieu est loin de la Syrie.
Tout cela se rejoint alors dans une relation avec sa mémoire.. et la nostalgie qui, toujours, s'incarne ici d'une façon ou d'une autre.
Aux côtés de la réalisation, Alahmad travaille comme coach en art dramatique, un métier non moins essentiel à la compréhension de son projet.. et l'on remarque que le jeu, dans ses films, ne se réduit pas à une interprétation, mais paraît extrait de couches intérieures.. comme s'il dévoilait quelque chose de violent et rappelait ce qui doit être rappelé d'événements vécus et d'émotions humaines.
Du côté de la présence.. le nom d'Orwa Alahmad circule avec force dans les cercles des festivals et du cinéma indépendant..
Et assurément, la valeur de son expérience ne réside pas dans les prix..
Les émotions que créent ses œuvres dépassent la barrière des récompenses.. car chaque film est une expérience véritable, d'un être humain à un autre..
Peut-être peut-on dire que l'essence de l'art d'Orwa Alahmad réside dans la réinvention du cinéma, dans la manière dont il peut se faire au plus près de la vie, sous un angle nouveau.. pour être une recherche, une plongée, une sensation, une conscience vivante emplie de choses qui doivent être dites.. pour être une vie filmée par l'esprit et par les yeux, et que désormais Orwa Alahmad raconte avec son objectif et son art..
Dans ces dernières lignes.. Orwa Alahmad apparaît comme quelqu'un qui écrit une biographie personnelle à l'aide de la caméra, une biographie que partagent bien des gens, et en même temps une biographie liée à un monde qui ne cesse de changer.
Ses films sont un texte ouvert, fait de tentatives répétées pour comprendre ce qui a eu lieu, ce qui a lieu, et ce qui pourrait avoir lieu.
Orwa Alahmad écoute, éprouve, vit, et en fait de nouveau surgir le reflet dans ses films.. afin que l'être humain puisse se voir lui-même, ne serait-ce qu'un instant.. avec clarté.
Sidra Assi