Certains parcours refusent les définitions étroites et les titres uniques, préférant s’inscrire dans une cohérence intérieure patiemment construite. Celui de Ghada Aboud relève de cette exigence rare. Elle ne se pense ni comme une actrice passée à l’écriture, ni comme une romancière attirée par l’image. Sa trajectoire obéit à une autre logique : celle de la nécessité. Écrire n’est pas, chez elle, un geste esthétique ou stratégique, mais une condition d’existence. Jouer, en revanche, n’est jamais une recherche de visibilité ; c’est une méthode pour éprouver l’humain à distance de soi, pour habiter d’autres vies sans s’y confondre.

Ce principe, elle le formule avec une clarté désarmante : le writer est une expérience. Une expérience qui exige des déplacements constants, des mises en danger, des zones d’inconfort. C’est précisément là que s’articule la relation entre son travail littéraire et son rapport au jeu. Le plateau, le texte, la scène, l’écran ne sont pas des territoires séparés ; ils composent un même espace de recherche.

Avant d’entrer dans le champ de la fiction romanesque, Ghada Aboud a longuement observé le réel. Formée au journalisme, passée par la radio et la presse écrite, elle a appris très tôt à écouter les failles sociales, les contradictions intimes, les zones silencieuses. Cette attention au détail humain ne l’a jamais quittée. Elle irrigue aujourd’hui ses romans comme ses choix d’interprétation. Ce qui l’intéresse n’est pas le spectaculaire, mais ce qui travaille souterrainement les êtres.

Son entrée en littérature avec Bipolar marque un premier seuil décisif. Écrit dans une période de retrait médiatique, le roman agit comme un acte de fondation : affirmer une voix, assumer un regard, accepter que l’écriture soit un travail de longue haleine, loin de toute promesse de reconnaissance immédiate. Le livre attire l’attention au-delà du monde arabe, notamment en France, où son écriture est perçue comme une tentative sincère de dire l’humain sans folklore ni posture identitaire.

Avec Le Cinquième Dîner, Ghada Aboud approfondit cette démarche. Le roman opère un va-et-vient subtil entre l’intime et l’historique, entre la violence psychologique des relations toxiques et une mémoire nationale traversée par l’épreuve et le sacrifice. Le retour à l’année 1818, aux dernières heures avant la chute de Diriyah, ne relève pas d’un exercice de reconstitution héroïque. Il s’agit plutôt d’interroger la notion de perte, de dignité, et de transmission. Le passé devient un miroir tendu au présent, non pour l’idéaliser, mais pour en extraire une force de résistance.

Cette attention portée aux figures marginales, aux blessures invisibles, se retrouve dans son rapport au cinéma. Ghada Aboud ne joue pas pour se rapprocher d’elle-même, mais pour s’en éloigner. Elle choisit des personnages qui la déplacent, la contredisent, l’obligent à habiter des corps et des psychologies radicalement autres. Cette distance assumée nourrit ensuite son écriture, lui permettant de construire des personnages qui ne sont jamais des projections narcissiques, mais des entités autonomes, complexes, parfois dérangeantes.

Sa collaboration avec la réalisatrice Jawaher Al Amri s’inscrit pleinement dans cette logique. Dans Insiraf, film primé au Festival international du film du Caire, Ghada Aboud incarne une directrice d’école autoritaire et dure, figure presque antagoniste, dont la rigidité cache un moteur profondément humain. Le film ne cherche ni l’excuse facile ni la condamnation morale. Il laisse au spectateur le temps de comprendre, de nuancer, d’éprouver. Une démarche que l’actrice partage pleinement : refuser les personnages univoques, préférer la tension à la démonstration.

Son parcours cinématographique et télévisuel – entre courts métrages, films et séries – se construit par touches successives. Aucun rôle n’est pensé comme un tremplin de notoriété. Chaque expérience est intégrée à un processus plus large : accumuler de la matière humaine, observer les réactions, éprouver les limites. Dans un contexte où la célébrité rapide est souvent perçue comme un objectif en soi, Ghada Aboud défend une autre temporalité : celle de l’apprentissage continu.

Cette exigence s’étend à sa vision de la scène culturelle saoudienne. Pour elle, l’accès des films saoudiens aux festivals internationaux n’est pas un simple indicateur de succès, mais une responsabilité. Le cinéma devient un langage de médiation entre les sociétés, à condition de ne pas céder à l’image idéalisée. La dramaturgie, rappelle-t-elle, naît de la crise, du conflit, de l’imperfection. Refuser cela, c’est priver les œuvres de leur vérité.

Son rapport à la reconnaissance internationale demeure, là encore, mesuré. Participer à des festivals littéraires en France, représenter des écrivains saoudiens dans des espaces comme le Villa Gillet, n’est pas pour elle un acte de distinction personnelle. C’est un geste de transmission : montrer une littérature saoudienne plurielle, consciente de ses tensions internes, ouverte aux dialogues culturels sans renoncer à sa spécificité.

Au cœur de ce parcours se trouve une éthique du travail. Ghada Aboud insiste sur la discipline, sur la formation continue, sur le refus des mirages de la célébrité. Elle parle de la création comme d’un engagement quotidien, parfois ingrat, souvent solitaire. L’écriture, dit-elle, n’est pas un territoire d’inspiration romantique, mais un espace de responsabilité. Écrire, comme jouer, exige de tenir, de recommencer, d’accepter l’inconfort.

Ce qui se dessine, au fil de ses œuvres et de ses prises de parole, n’est pas une trajectoire ascendante au sens classique, mais un projet de durée. Un projet qui privilégie la profondeur à la vitesse, la justesse au bruit, l’expérience vécue à la posture. Ghada Aboud incarne ainsi une figure contemporaine de l’artiste saoudienne : consciente de son contexte, attentive au monde, et résolument engagée dans un travail qui dépasse sa propre image.


PO4OR – Bureau de Paris