Certaines pratiques artistiques refusent la logique de l’impact et de la rupture spectaculaire. Elles se construisent dans le temps long, par une organisation patiente du sensible, par une mise en ordre progressive de la forme, par un dialogue permanent entre contrainte et abandon. Le travail de Marjorie Waks s’inscrit pleinement dans cette exigence. Une œuvre qui ne cherche ni l’éclat ni le récit, mais affirme sa présence par la rigueur. Non par l’effet, mais par la structure.
Ses céramiques ne racontent pas une histoire ; elles instaurent un espace. Lampes, appliques, vases, miroirs ou formes autonomes s’érigent comme autant de micro-architectures, pensées à partir de figures primaires : le cylindre, le cercle, le dôme. Ces formes élémentaires, loin de toute naïveté, deviennent sous ses mains des territoires de tension, creusés, striés, rythmés par des jours géométriques et des répétitions méthodiques.
Chez Marjorie Waks, la répétition n’est jamais décorative. Elle relève d’un besoin presque vital d’organisation. D’une nécessité intérieure de poser des cadres pour avancer. Les motifs récurrents, les ordonnances strictes, les séquences modulaires participent d’une tentative de stabilisation : contenir le monde dans une grammaire maîtrisable. Pourtant, cette rigueur n’est jamais synonyme de rigidité. Car au moment du façonnage, le contrôle s’efface. La matière impose ses résistances, ses accidents, ses propres lois. L’œuvre naît précisément de cette négociation permanente.
Résolument abstraites, ses pièces convoquent pourtant une multitude d’imaginaires. Certains volumes évoquent des tours médiévales, d’autres rappellent les architectures en gradins des civilisations précolombiennes. Ailleurs surgissent des références plus contemporaines : modules industriels, fragments de machines, objets venus d’un futur indéterminé. Ces résonances ne sont jamais programmées. Elles émergent de la structure même des formes, comme si l’archéologie et la science-fiction partageaient un même langage géométrique.
La formation initiale de Marjorie Waks en architecture intérieure irrigue profondément son travail. Avant la terre, il y a souvent le dessin. Plus encore : la modélisation. AutoCAD devient un outil de pensée autant qu’un instrument technique. Les pièces s’élaborent dans l’espace numérique, sous forme de volumes synthétiques, permettant de définir une architecture globale. Mais rien n’est jamais figé. Le projet se reconfigure au contact du grès. Ce n’est qu’en travaillant la matière que la forme trouve sa justesse.
Le choix du grès n’est pas anodin. Marjorie Waks privilégie ce matériau pour sa densité, sa résistance, sa capacité à garder la mémoire du geste. Les glacis translucides qu’elle utilise ne cherchent pas à masquer la texture, mais à la révéler. La surface devient alors un champ de micro-variations, où la lumière accroche les stries, souligne les creux, anime les rythmes. Parfois, des touches de couleur surgissent : vert d’eau, émeraude, vert acide. Des interventions discrètes, presque des respirations, qui viennent perturber l’ordre établi sans jamais le dissoudre.
Certaines œuvres revendiquent une fonction : éclairer, contenir, soutenir. D’autres s’en affranchissent totalement. Les formes circulaires hypnotiques, les volumes autonomes, les pièces purement murales échappent à toute utilité immédiate. Elles existent pour elles-mêmes, comme des structures mentales matérialisées. Cette tension entre fonction et autonomie traverse l’ensemble de son travail, sans jamais être résolue. Et c’est précisément dans cette indécision que réside sa force.
Si Marjorie Waks ne revendique aucune filiation directe, son rapport à l’histoire de la céramique est profond. Elle regarde, observe, analyse. Elle reconnaît une admiration particulière pour l’œuvre solaire de Georges Pelletier, dont l’énergie rayonnante continue de nourrir sa réflexion. Elle se montre également sensible à la délicatesse de certaines pratiques contemporaines, notamment celles qui explorent les potentialités de l’émail. Mais son langage reste singulier, irréductible à une école ou à une tendance.
Son parcours est celui d’une autodidacte disciplinée. Après avoir exercé comme architecte d’intérieur, livrant des espaces rigoureusement construits pour des clients privés, elle ressent la nécessité d’un déplacement. Non pas une rupture violente, mais un glissement. La céramique s’impose alors comme un médium capable d’absorber à la fois la pensée architecturale et le besoin d’une expression plus intuitive. Les débuts sont empiriques, parfois maladroits, mais portés par une urgence : faire.
Installée en proche banlieue parisienne, Marjorie Waks travaille dans un environnement poreux, où l’atelier, la maison et la vie familiale s’entremêlent. La création s’inscrit dans le quotidien, au milieu des gestes ordinaires, des présences enfantines, des temporalités fragmentées. Cette proximité n’amoindrit en rien l’exigence du travail. Elle l’ancre. Elle rappelle que la rigueur n’exclut pas la douceur, et que l’architecture peut naître d’un espace domestique.
Ce qui se joue dans l’œuvre de Marjorie Waks dépasse la simple production d’objets. Il s’agit d’une réflexion continue sur le contrôle, la structure, et la capacité à accepter ce qui échappe. Plus elle avance, plus les cadres se desserrent. Non pour disparaître, mais pour devenir plus souples. L’artiste se libère progressivement de l’obligation de résultats probants. Elle autorise l’incertitude, l’inachevé, le déplacement.
Ses céramiques ne cherchent pas à séduire. Elles demandent du temps. Du regard. Une disponibilité. Elles proposent un rapport au monde fait de mesure, de rythme et de silence. Dans un paysage saturé d’images et d’objets bavards, l’œuvre de Marjorie Waks affirme une autre temporalité : celle de la forme habitée.
-PO4OR Bureau de Paris