Amr Abed n’a jamais traité le cinéma comme un espace de présence, mais comme un champ de décision. Très tôt, son parcours s’est construit autour d’un choix précis : ne pas se contenter d’habiter l’image, mais en assumer les conséquences. Ce déplacement, discret mais déterminant, structure aujourd’hui l’ensemble de son travail, de l’interprétation à l’écriture, puis à la mise en scène.

Né au milieu des années 1980, Amr Abed s’impose d’abord comme acteur au sein d’une génération qui a grandi avec l’idée que le cinéma pouvait être un espace d’expérimentation collective. Très tôt, il choisit des œuvres où le jeu n’est pas un simple exercice de performance, mais un acte d’écoute. Ses premières apparitions installent une qualité précise : une retenue qui ne cherche pas l’effet, une manière d’habiter les personnages sans les saturer. Ce rapport au jeu, fondé sur la justesse plutôt que sur la démonstration, deviendra la matrice de tout son travail.

Au fil des années, son parcours d’acteur s’enrichit de projets qui traversent les registres et les formats : cinéma indépendant, séries, films présentés dans des festivals internationaux. Cette diversité n’est pas opportuniste. Elle dessine une cartographie de la patience. Amr Abed ne court pas après la reconnaissance immédiate ; il s’inscrit dans le temps long, là où le métier se construit par accumulation d’expériences et par une conscience aiguë des limites du rôle. Cette discipline silencieuse prépare déjà le passage vers un autre espace : celui de l’écriture et de la mise en scène.

Le basculement n’est ni brusque ni spectaculaire. Il se fait par nécessité intérieure. The Ditch marque ce moment charnière où l’acteur devient auteur. Court métrage tendu, épuré, situé aux marges de la ville, le film met en scène une confrontation qui dépasse le simple conflit narratif. Deux hommes, un lieu périphérique, une situation de rupture : tout concourt à révéler la part obscure des relations humaines. Ici, la mise en scène refuse l’explication. Elle observe. Elle laisse le silence travailler. Cette économie de moyens n’est pas une contrainte ; elle est un choix éthique. Le film circule dans de nombreux festivals internationaux, reçoit des distinctions et s’impose comme un geste fondateur : Amr Abed n’écrit pas pour illustrer une idée, mais pour éprouver une tension morale.

Cette exigence se prolonge et s’approfondit avec Second Row. Présenté dans le cadre du Festival international du film du Caire, le film confirme l’émergence d’une voix. Le récit, ancré dans le tumulte du Caire contemporain, suit un couple confronté à une décision simple en apparence : vendre une voiture avant un départ. Mais derrière ce geste banal se cache une question autrement plus lourde : partir ou rester. Le film ne tranche pas. Il installe le spectateur dans l’inconfort du choix. Le Caire n’est pas un décor ; il est un organisme vivant, oppressant, aimant et cruel à la fois. La ville devient un partenaire dramatique, une force qui façonne les consciences.

Ce qui frappe dans Second Row, c’est la cohérence entre le sujet et la forme. La caméra ne surplombe jamais ses personnages. Elle se tient à hauteur d’homme, attentive aux gestes, aux hésitations, aux regards qui se détournent. Amr Abed filme l’attente, l’entre-deux, ces instants où la décision n’est pas encore prise. Là encore, le refus du spectaculaire est central. Le film avance par frictions discrètes, par accumulations de micro-choix qui finissent par dessiner un paysage moral.

Cette maturité ne doit rien au hasard. Elle s’enracine dans une formation exigeante, notamment au sein de l’ESCAC en Espagne, où Amr Abed approfondit les fondements de l’écriture et de la mise en scène. Mais plus encore que l’apprentissage technique, c’est une conception du cinéma qui se précise : filmer, c’est organiser une responsabilité. Chaque plan engage une position. Chaque silence est un acte. Cette conscience irrigue l’ensemble de son travail, qu’il soit devant ou derrière la caméra.

Ce qui distingue aujourd’hui Amr Abed dans le paysage cinématographique, c’est précisément cette articulation rare entre pratique et pensée. Il ne sépare pas le métier de la réflexion. L’acteur nourrit le réalisateur, le réalisateur relit l’acteur. Cette circulation interne produit une œuvre qui refuse les raccourcis et les assignations. Ni cinéma de thèse, ni produit formaté, son travail se tient dans une zone fragile : celle où la fiction devient un outil d’examen du réel.

À l’heure où de nombreuses trajectoires se construisent dans l’urgence de la visibilité, Amr Abed fait le choix inverse. Il privilégie la densité à la vitesse, la cohérence à l’éclat. Ses films interrogent la place de l’individu dans un espace saturé, la possibilité du choix dans un monde contraint, et la valeur du silence face au bruit ambiant. En cela, son parcours dépasse la simple réussite professionnelle : il dessine une éthique.

Ce portrait n’est pas celui d’un artiste arrivé, mais d’un créateur en mouvement. Un cinéaste pour qui chaque œuvre est une étape, non une fin. En assumant le passage de la présence à la responsabilité, Amr Abed inscrit son travail dans une temporalité longue, celle où le cinéma redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu de conscience.

PO4OR
Bureau de Paris