Il existe des trajectoires qui s’imposent sans bruit, non par accumulation d’apparitions ni par saturation médiatique, mais par une cohérence patiente, presque obstinée, qui finit par produire une autorité. Le parcours de Hafsia Herzi appartient à cette catégorie rare. Rien, chez elle, ne relève de l’escalade spectaculaire. Tout procède d’un travail intérieur, d’un rapport exigeant au corps, au temps et à la responsabilité que suppose le fait de créer. Elle n’a jamais cherché à incarner une figure, encore moins un rôle social assigné. Elle a construit, film après film, une présence qui tient, au sens le plus précis du terme.
Dès ses débuts, sa relation à la caméra se distingue par une forme de retenue active. Le jeu ne s’impose pas par l’effet, mais par une densité calme, une attention aux micro-variations, aux silences, aux moments où le corps parle avant la parole. Cette économie n’est pas une limitation : elle est une méthode. Très tôt, Hafsia Herzi comprend que la justesse ne se conquiert pas par la démonstration, mais par la tenue. Ce choix esthétique initial n’a jamais été renié. Il irrigue l’ensemble de son parcours, y compris lorsque les contextes, les rôles ou les formats changent.
Sa reconnaissance précoce aurait pu l’enfermer dans une typologie de rôles ou dans une lecture réductrice de son image. Elle choisit l’inverse. Refusant toute trajectoire automatique, elle opte pour une progression irrégulière, parfois déroutante, toujours maîtrisée. Chaque projet semble répondre à une nécessité précise, jamais à une opportunité. Cette logique du choix, plus que celle de la visibilité, constitue l’un des fils directeurs de son travail. On ne trouve chez elle aucune volonté d’occuper l’espace à tout prix. L’espace, elle l’habite lorsqu’il devient pertinent.
Ce rapport au temps est central. Hafsia Herzi n’a jamais travaillé dans l’urgence de l’actualité ni dans la peur de l’effacement. Elle accepte les creux, les moments de retrait, les phases de maturation. Cette capacité à ne pas confondre absence et disparition est l’un des signes d’une artiste consciente de son rythme propre. Elle ne court pas après les récits dominants ; elle construit le sien, lentement, avec une attention constante portée à ce que chaque geste engage. Cette temporalité longue donne à son parcours une lisibilité particulière, faite de continuités souterraines plutôt que de ruptures spectaculaires.
Lorsque vient le passage à la réalisation, celui-ci ne se présente ni comme un tournant stratégique ni comme une revendication de pouvoir. Il s’inscrit dans la continuité logique d’un regard déjà en place. Mettre en scène, pour Hafsia Herzi, ne signifie pas s’exposer davantage, mais déplacer la responsabilité. Là où le jeu engage le corps, la mise en scène engage l’ensemble du cadre : le temps, l’espace, le rythme, les relations. Ce déplacement se fait sans emphase. Ses films ne cherchent pas à prouver une capacité, mais à explorer une nécessité. La caméra reste proche des corps, attentive aux zones de fragilité, aux moments où les personnages hésitent, doutent, se réajustent.
Son cinéma se distingue par un refus constant de la simplification. Les situations qu’elle met en scène ne sont jamais réduites à des problématiques illustratives. Les personnages ne sont ni exemplaires ni démonstratifs. Ils existent dans leur ambivalence, leurs contradictions, leurs silences. Cette approche confère à ses films une densité particulière, où le sens ne s’impose pas, mais se construit dans la durée du regard. Rien n’est surligné. Rien n’est explicité de manière didactique. Le spectateur est invité à partager une expérience plutôt qu’à recevoir un message.
Ce positionnement esthétique s’accompagne d’une éthique claire. Hafsia Herzi ne filme pas pour convaincre, ni pour dénoncer, ni pour expliquer. Elle filme pour rendre visibles des zones souvent laissées dans l’angle mort : les gestes ordinaires, les relations asymétriques, les tensions intimes qui traversent les existences sans jamais devenir des slogans. Cette attention au détail, au presque rien, confère à son travail une portée politique au sens noble du terme, non parce qu’il affirme, mais parce qu’il laisse apparaître.
Son rapport à l’identité s’inscrit dans cette même logique de complexité assumée. Elle n’a jamais fait de ses origines un argument narratif ou une revendication frontale. Elles sont là, présentes, agissantes, mais jamais instrumentalisées. Elles traversent son travail comme une donnée vécue, non comme un discours à tenir. Cette position lui permet d’échapper aux assignations, qu’elles soient médiatiques ou symboliques. Elle ne se situe ni dans le refus ni dans l’exhibition, mais dans une forme de neutralité active, où l’expérience individuelle prime sur toute catégorisation.
Cette neutralité n’est pas un effacement. Elle est au contraire le socle d’une autorité discrète. Hafsia Herzi impose une manière de faire qui ne cherche pas à s’imposer. Son autorité tient à la cohérence de ses choix, à la rigueur de son regard, à la constance de son exigence. Elle ne s’autorise pas des écarts pour séduire, ni des concessions pour accélérer. Chaque film, chaque rôle, chaque projet semble répondre à une même question sous-jacente : est-ce juste, ici et maintenant ?
Dans le paysage cinématographique français contemporain, cette posture la distingue nettement. Là où beaucoup construisent leur présence par accumulation, elle privilégie la précision. Là où certains misent sur la reconnaissance immédiate, elle travaille sur la durée. Cette stratégie, si l’on peut encore employer ce terme, n’a rien de calculé. Elle procède d’une confiance rare dans le temps long, dans la possibilité pour une œuvre de se déployer sans bruit excessif. Cette confiance est aujourd’hui largement confirmée par la réception de ses travaux récents, qui témoignent d’un niveau de maturité artistique particulièrement affirmé.
Ses dernières réalisations confirment cette montée en puissance silencieuse. Le regard se fait plus assuré, sans perdre en fragilité. Les dispositifs restent sobres, mais gagnent en précision. La direction d’acteurs, marquée par une écoute attentive, laisse émerger des présences d’une grande intensité sans jamais forcer le trait. Le montage respecte les respirations, les hésitations, les zones de flottement. Tout concourt à créer un espace de justesse, où chaque élément trouve sa place sans jamais chercher à dominer l’ensemble.
Ce qui frappe, à travers l’ensemble de son parcours, c’est la constance d’une pensée du cinéma comme travail, au sens presque artisanal du terme. Rien n’est laissé au hasard, mais rien n’est figé. Hafsia Herzi avance par ajustements successifs, par corrections fines, par écoutes renouvelées. Cette méthode, exigeante et peu spectaculaire, produit une œuvre qui résiste au temps, précisément parce qu’elle ne cherche pas à le capturer.
Aujourd’hui, elle apparaît comme l’une des figures les plus solides de sa génération, non par accumulation de titres ou de distinctions, mais par la force tranquille d’un parcours tenu. Elle incarne une autre manière d’exister dans le cinéma : sans excès, sans posture, sans discours surplombant. Une manière fondée sur le travail, la patience et la responsabilité. Dans un paysage saturé de récits instantanés, son œuvre rappelle que la profondeur ne se décrète pas, qu’elle se construit.
Hafsia Herzi n’est pas une figure à commenter, mais une trajectoire à observer. Son importance tient moins à ce qu’elle représente qu’à ce qu’elle fait, concrètement, film après film. Elle ne revendique rien ; elle construit. Et c’est précisément dans cette construction silencieuse que réside sa singularité, sa force et sa place durable dans le cinéma contemporain.
PO4OR – Bureau de Paris