Le parcours de Hana Alomair ne s’inscrit pas dans une logique de représentation, encore moins dans une narration identitaire. Il se déploie ailleurs, dans un espace où le geste précède le discours et où la légitimité se construit par l’expérience plutôt que par l’affirmation. Ce qui s’impose chez elle, ce n’est pas une posture, mais une manière d’habiter durablement le champ de la création audiovisuelle
Rien, chez Hana Alomair, ne relève de l’exposition prématurée. Sa présence dans le paysage audiovisuel arabe ne s’est pas imposée par la rupture spectaculaire ni par la provocation discursive, mais par une accumulation patiente d’expériences, de décisions et de responsabilités. Une construction lente, presque souterraine, qui dit beaucoup de sa relation au temps, au récit et à l’image.
Avant l’écran, il y a le langage. Avant la mise en scène, il y a la traduction. Cette donnée n’est pas anecdotique : elle éclaire toute son approche du cinéma. Traduire, c’est accepter qu’aucun sens ne passe intact, que toute transposition exige une perte, une adaptation, un déplacement. C’est aussi apprendre à écouter ce qui résiste, ce qui ne se laisse pas formuler immédiatement. Cette discipline initiale irrigue profondément son regard de cinéaste. Chez elle, l’image ne s’impose jamais comme une évidence ; elle se construit comme une négociation entre ce qui peut être montré et ce qui doit rester en suspens.
Son passage par le cinéma documentaire confirme cette posture. Le documentaire, tel qu’elle le pratique, n’est ni un outil de dénonciation rapide ni un exercice de captation illustrative. Il s’agit plutôt d’un espace d’observation rigoureux, où la caméra s’autorise à rester, à attendre, à regarder sans forcer le réel à livrer une réponse immédiate. Ce rapport éthique au regard deviendra l’un des fils conducteurs de son travail ultérieur, y compris dans la fiction.
Lorsque Hana Alomair s’engage dans l’écriture et la réalisation de films de fiction, elle ne rompt pas avec cette exigence ; elle la déplace. La fiction devient alors un autre moyen de questionner les cadres, les normes, les attentes sociales, sans jamais céder à la tentation du discours frontal. Ses récits ne cherchent pas à convaincre. Ils cherchent à tenir. Tenir face à des contradictions intimes, face à des systèmes sociaux complexes, face à des zones de tension que le cinéma arabe a longtemps contournées ou simplifiées.
Ce positionnement explique en grande partie pourquoi son travail circule dans des espaces aussi divers : festivals, ateliers d’écriture, plateformes de développement, institutions de formation. Hana Alomair n’est pas seulement une réalisatrice ; elle est devenue, au fil du temps, une actrice structurante de l’écosystème cinématographique. Non pas au sens politique du terme, mais au sens organique : elle participe à la manière dont les récits se fabriquent, se sélectionnent, se hiérarchisent.
Son rôle au sein de comités de sélection et de jurys internationaux n’est pas une reconnaissance décorative. Il témoigne d’une confiance accordée à son discernement, à sa capacité à lire un projet au-delà de sa surface. Juger un film, pour elle, ne consiste pas à appliquer des critères figés, mais à comprendre ce qu’un projet tente de faire, ce qu’il risque, ce qu’il engage. Cette posture critique, exigeante mais non dogmatique, fait d’elle une voix recherchée dans les espaces où se dessine l’avenir des récits audiovisuels arabes.
L’un des aspects les plus significatifs de son parcours réside dans son inscription progressive au cœur des structures de production contemporaines. En accédant à des fonctions de direction créative, Hana Alomair ne quitte pas le terrain artistique ; elle en change l’échelle. Elle travaille désormais là où se prennent les décisions qui conditionnent la forme, la portée et la diffusion des œuvres. Là où l’intuition artistique rencontre les contraintes industrielles, les attentes du public et les exigences de plateformes globales.
Ce déplacement n’a rien d’un renoncement. Il s’inscrit dans une logique de responsabilité. Comprendre que la création ne se joue pas uniquement dans l’écriture ou la réalisation, mais aussi dans l’architecture des projets, dans les choix éditoriaux, dans la manière dont une histoire est accompagnée ou abandonnée. Cette conscience structurelle distingue son parcours de nombreux récits de réussite individuelle.
Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est la cohérence de l’ensemble. Rien n’a été sacrifié à la vitesse. Rien n’a été simplifié pour gagner en visibilité. Le rapport au monde que son travail dessine est celui d’un Orient qui n’a pas besoin de se proclamer, ni de s’expliquer. Un Orient qui avance non par revendication identitaire, mais par maîtrise de ses outils, par confiance dans la valeur de son expérience et par capacité à dialoguer avec des cadres internationaux sans s’y dissoudre.
La dimension internationale de son parcours ne procède pas d’un désir d’exportation, mais d’une adéquation naturelle entre son exigence et les standards globaux de l’industrie. Elle ne cherche pas à “représenter” ; elle participe. Cette nuance est essentielle. Participer suppose une égalité de langage, une compréhension fine des règles du jeu, mais aussi la capacité de les infléchir de l’intérieur.
Aujourd’hui, Hana Alomair incarne une figure rare dans le paysage culturel arabe : celle d’une créatrice devenue décideuse sans avoir perdu son sens critique, d’une professionnelle capable de conjuguer intuition artistique et responsabilité institutionnelle. Son parcours rappelle que la maturité culturelle ne se mesure ni au bruit ni à la visibilité, mais à la capacité de durer, de transmettre et de structurer.
Écrire sur Hana Alomair, ce n’est pas célébrer un parcours accompli. C’est observer un mouvement encore en cours, une trajectoire qui continue de se déployer avec une constance remarquable. Une trajectoire qui dit quelque chose de plus large : celle d’un espace culturel qui, sans renier ses origines ni les exhiber, s’inscrit désormais dans le monde avec assurance. Sans justification. Sans emphase. Par le travail.
PO4OR – Bureau de Paris