Il existe des auteurs dont le travail ne consiste pas seulement à écrire des histoires, mais à construire des architectures invisibles à travers lesquelles une société apprend à se regarder. Hani Sarhan appartient à cette catégorie particulière d’écrivains pour qui le scénario dépasse la simple narration pour devenir un dispositif de lecture du réel. À travers ses œuvres, la fiction ne se limite pas à divertir : elle devient un espace où s’expriment les tensions profondes d’un monde en transformation, un miroir où se reflètent les dynamiques de pouvoir, les fractures sociales et les imaginaires collectifs qui traversent la société arabe contemporaine.

Né à Mansoura en Égypte, Sarhan s’inscrit dans une génération de scénaristes qui ont émergé dans un moment charnière de l’industrie audiovisuelle arabe. L’essor des plateformes numériques, la transformation des modes de production et l’évolution du public ont redéfini le rôle du scénariste. Là où autrefois l’écriture pouvait être subordonnée à la star ou au réalisateur, elle devient aujourd’hui une force structurante capable de porter une vision narrative cohérente. Chez Sarhan, cette mutation se traduit par une écriture qui privilégie la construction dramatique rigoureuse et la densité psychologique des personnages.

Son parcours témoigne d’une évolution progressive vers une maîtrise des codes du récit populaire. Des séries comme Al Ab Al Rouhi, Lams Aktaf, El Fotowa ou encore ses collaborations dans des productions à forte audience révèlent une fascination pour les figures de la puissance : chefs de clans, héros ambivalents, hommes confrontés à des systèmes qui les dépassent. Pourtant, réduire son travail à une simple glorification de la force serait une erreur. Ce qui distingue son approche réside dans la manière dont la puissance devient une question morale plutôt qu’un simple attribut spectaculaire.

Dans ses récits, la puissance apparaît rarement comme un état stable. Elle se présente plutôt comme un processus ,une transformation progressive qui révèle les fragilités humaines. Le héros n’est pas invincible ; il est traversé par des contradictions, tiraillé entre loyauté et survie, entre destin individuel et responsabilité collective. Cette ambivalence confère à ses personnages une profondeur qui dépasse les archétypes traditionnels de la fiction d’action.

La dramaturgie de Sarhan s’inscrit dans une tradition narrative profondément ancrée dans la culture arabe, où le récit populaire a toujours été un lieu d’exploration des rapports de pouvoir. Des contes classiques aux feuilletons télévisés modernes, la figure du héros est souvent un véhicule pour interroger l’ordre social. Sarhan renouvelle cet héritage en y introduisant une sensibilité contemporaine, marquée par l’incertitude et la complexité du monde actuel.

L’un des éléments les plus frappants dans son écriture est son rapport au rythme. Contrairement à certaines productions dominées par la vitesse narrative, ses scénarios privilégient une progression graduelle, presque organique. Les conflits se déploient lentement, permettant au spectateur d’entrer dans la psychologie des personnages. Cette approche crée une tension constante, non pas fondée uniquement sur l’action, mais sur l’anticipation et la construction émotionnelle.

Dans un paysage médiatique où la compétition pour l’attention est intense, Sarhan semble choisir une autre voie : celle d’une dramaturgie immersive qui invite le spectateur à habiter le récit plutôt qu’à le consommer rapidement. Cette dimension immersive constitue peut-être la clé de son succès auprès du public. Elle répond à un besoin contemporain d’histoires capables de donner sens à des réalités complexes, de transformer le chaos du quotidien en structure narrative intelligible.

Son travail révèle également une compréhension aiguë des dynamiques sociales. Les univers qu’il crée sont souvent traversés par des hiérarchies invisibles,économiques, familiales ou symboliques ,qui influencent les trajectoires individuelles. Loin d’être de simples décors, ces structures deviennent des forces dramatiques à part entière. Les personnages évoluent dans des systèmes qui les façonnent autant qu’ils cherchent à les transformer.

Cette approche donne naissance à une dramaturgie de la tension permanente, où chaque choix narratif porte une dimension politique implicite. Sans adopter un discours explicitement idéologique, Sarhan explore les mécanismes du pouvoir à travers des situations concrètes : la loyauté envers un groupe, la quête de reconnaissance, le poids de la tradition face au désir d’émancipation. Ainsi, la fiction devient un terrain d’observation des transformations sociales contemporaines.

Le succès populaire de ses séries témoigne d’une capacité rare à établir un dialogue avec le public. Cette connexion ne repose pas uniquement sur le spectaculaire, mais sur une reconnaissance émotionnelle. Les spectateurs se retrouvent dans les dilemmes moraux et les luttes intérieures des personnages. Cette identification contribue à transformer ses œuvres en expériences collectives, partagées bien au-delà de l’écran.

Cependant, l’importance de Sarhan ne se limite pas à ses succès d’audience. Elle réside aussi dans la manière dont il participe à redéfinir la place du scénariste dans l’industrie arabe. À une époque où les plateformes internationales influencent les standards de production, le scénariste devient un architecte narratif chargé d’assurer la cohérence et la singularité des projets. Sarhan incarne cette évolution vers une écriture plus structurée et plus ambitieuse.

Ses projets récents, notamment ceux annoncés pour les saisons à venir, laissent entrevoir une phase de maturité créative. Le fait de travailler simultanément sur plusieurs productions suggère une volonté d’explorer de nouvelles directions tout en restant fidèle à son univers. Cette tension entre continuité et renouvellement constitue souvent le signe d’une trajectoire artistique en pleine transformation.

Au-delà de l’analyse technique, il existe chez Sarhan une dimension presque philosophique. Ses récits interrogent implicitement la nature du pouvoir : qu’est-ce qui fait un leader ? La force réside-t-elle dans la domination ou dans la capacité à porter une responsabilité collective ? Ces questions, bien que rarement formulées explicitement, traversent ses scénarios comme un fil invisible.

Dans cette perspective, son écriture peut être lue comme une méditation sur la condition humaine dans des sociétés en mutation. Les personnages cherchent à trouver leur place dans un monde instable, où les repères traditionnels se transforment rapidement. La dramaturgie devient alors un espace de réflexion sur l’identité, la loyauté et le destin.

Le rôle du scénariste est souvent sous-estimé par rapport à celui des acteurs ou des réalisateurs. Pourtant, c’est lui qui définit les contours du récit, qui trace les trajectoires émotionnelles et qui construit les univers narratifs. En cela, Sarhan incarne une figure essentielle de la création audiovisuelle contemporaine : celle de l’écrivain invisible dont l’influence se manifeste à travers les images et les émotions qu’il rend possibles.

Ainsi, qualifier Hani Sarhan d’« écrivain de la puissance » ne signifie pas qu’il célèbre la domination ou la force brute. Cela signifie qu’il explore la puissance comme une énergie narrative ,une force qui traverse les individus, les transforme et révèle leurs contradictions. Sa contribution à la fiction arabe contemporaine réside précisément dans cette capacité à transformer la puissance en question dramatique plutôt qu’en simple spectacle.

Dans un paysage audiovisuel en constante évolution, son travail témoigne d’une recherche continue : comprendre comment raconter des histoires qui résonnent avec leur époque tout en conservant une profondeur humaine. C’est peut-être là que réside la singularité de son parcours : dans la manière dont il parvient à relier le populaire et le réflexif, l’action et l’introspection, la force et la vulnérabilité.

Hani Sarhan apparaît alors comme une figure charnière, un écrivain qui contribue à redéfinir la dramaturgie arabe contemporaine en plaçant la puissance au cœur de la narration ,non comme une finalité, mais comme une interrogation permanente. Et dans cette interrogation, la fiction devient plus qu’un récit : elle devient un espace où une société tente de comprendre ses propres transformations.

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