La question décisive n’est pas de savoir comment la musique orientale peut atteindre le monde, mais comment elle peut le traverser sans s’y dissoudre. Comment elle peut devenir intelligible ailleurs sans se transformer en langage neutre, en folklore esthétisé ou en signe interchangeable. C’est dans cet espace de tension, là où l’ouverture menace toujours l’effacement, que se construit le projet artistique de Hanine El Alam. Non comme une trajectoire de succès, mais comme une pratique rigoureuse de la traduction culturelle.

Dès l’origine, Hanine ne traite pas la musique orientale comme un héritage figé à exhiber, ni comme une identité à simplifier pour la rendre exportable. Elle l’aborde comme une matière vivante, dense, structurée, porteuse de règles internes, de silences, de résistances. Le violon, instrument souvent associé à la tradition occidentale, devient chez elle un espace de friction. Il ne sert pas à occidentaliser l’Orient, ni à l’adoucir, mais à déplacer ses lignes à l’intérieur d’un dispositif scénique plus large où le corps, le rythme, la lumière et l’espace participent d’une même pensée.

Ce qui distingue son travail n’est pas le principe du mélange, devenu banal à l’ère des hybridations rapides, mais la manière dont ce mélange est construit. Dans ses performances, le maqâm ne se dilue pas dans des rythmiques globales standardisées. Il n’est ni raccourci ni remplacé. Il est entouré, respecté, mis en situation. Il continue de produire ses tensions propres, ses instabilités, ses respirations longues. La musique orientale ne devient pas universelle parce qu’elle se conforme à un goût global, mais parce qu’elle est rendue audible hors de son cadre habituel sans perdre sa logique interne.

Le spectacle « Arabia » constitue à cet égard un moment charnière. Non pour son retentissement médiatique, mais pour la clarté de son geste artistique. Le violon n’y accompagne pas la danse comme un simple support sonore, et la danse ne vient pas illustrer la musique. Les deux évoluent dans une relation d’équivalence. Le corps n’explique pas le son, et le son ne commande pas le corps. Ils coexistent dans une même architecture narrative où l’image n’est jamais décorative. Elle est structurante. Elle pense.

Dans cet espace, la danse orientale se détache de sa lecture folklorique ou spectaculaire. Elle redevient ce qu’elle a toujours été dans ses formes les plus profondes : une écriture du corps dans le temps et dans l’espace. Chaque geste porte une mémoire, chaque immobilité une charge, chaque déplacement une tension héritée. Hanine ne modernise pas la danse orientale. Elle la restitue à sa fonction première : un langage complet, capable de porter du sens sans passer par l’explication.

L’universalité qui émerge de ce travail ne procède jamais d’un effacement des particularités. Elle naît au contraire de leur approfondissement. Lorsque les performances de Hanine circulent entre Beyrouth, Le Caire, Dubaï, Las Vegas ou d’autres scènes internationales, ce n’est pas la musique qui change, mais le regard qui l’accueille. Les œuvres ne sont pas reconfigurées pour répondre à des attentes supposées. Elles exigent du spectateur un déplacement. Elles ne cherchent pas à séduire immédiatement, mais à instaurer une relation.

Cette posture est d’autant plus significative dans un contexte où la musique est souvent réduite à des formats courts, mesurée à l’aune de sa viralité et de son rendement visuel. Hanine fait le choix inverse. Elle travaille le temps long, la présence réelle, l’engagement physique. Le corps sur scène n’est pas un outil de captation, mais un lieu de pensée. Le violon n’est pas un accessoire identitaire, mais un instrument de tension entre les mondes.

La création du « Hanine Live Music Venue » à Beyrouth s’inscrit pleinement dans cette logique. Ce lieu ne se comprend pas comme une extension commerciale de son image, mais comme un geste culturel. Offrir un espace à la scène locale, aux musiciens émergents, aux formes encore fragiles, revient à affirmer que la musique ne se réduit pas à la performance individuelle. Elle relève d’un écosystème. Elle a besoin de lieux, de temps, de rencontres. Ici encore, il ne s’agit pas d’exposition, mais de transmission.

À travers ce lieu comme à travers ses spectacles, Hanine défend une conception exigeante de la création. La musique orientale n’est pas un matériau à transformer pour plaire, mais une langue à faire entendre dans toute sa complexité. Le corps n’est pas un vecteur d’exotisme, mais un espace de mémoire active. La scène n’est pas un lieu de démonstration, mais un champ de relation.

Ainsi, la question de la mondialité se trouve déplacée. Elle n’est plus un objectif à atteindre, mais une conséquence. Une conséquence du travail patient sur les formes, sur les équilibres, sur la responsabilité du geste artistique. La musique orientale devient universelle lorsqu’elle cesse d’être présentée comme une altérité à consommer, et qu’elle s’affirme comme une parole autonome, capable de dialoguer sans se renier.

Le projet de Hanine El Alam ne prétend pas représenter l’Orient. Il refuse même cette assignation. Mais il refuse tout autant de l’abandonner. Il se tient dans cet entre-deux rare, où la fidélité n’est pas une fermeture, et où l’ouverture n’est pas une perte. Dans cet espace précis, fragile et exigeant, se déploie une œuvre qui ne cherche pas à répondre à la mondialisation, mais à lui opposer une autre manière de circuler.

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