Il existe des présences qui ne cherchent pas à apaiser le monde en effaçant ses tensions mais en les habitant pleinement. Hanna Assouline appartient à cette catégorie rare de figures qui ne fuient pas la fracture mais choisissent d’y inscrire un langage. Non pas un langage naïf de réconciliation immédiate, mais une tentative exigeante de réinventer la paix comme expérience vécue dans un espace traversé par la mémoire, la violence symbolique et la fatigue des récits opposés.
Née à Paris dans un héritage intellectuel et politique complexe, elle grandit dans un environnement où l’histoire, la parole publique et la responsabilité du regard constituent des matières premières. Cette origine ne définit pas seulement une trajectoire personnelle ; elle installe une conscience précoce du poids des mots et des narrations collectives. La paix, dans ce contexte, ne peut être une abstraction. Elle devient un champ de tension où chaque prise de position engage une lecture du réel.
Son parcours journalistique, notamment au sein d’émissions d’investigation françaises, lui offre un apprentissage fondamental : comprendre que la réalité n’est jamais donnée mais construite à travers des récits, des angles morts et des silences. Cette expérience nourrit une approche où le documentaire devient un outil de déconstruction. Avec Les Guerrières de la paix, puis À notre tour et Résister pour la Paix, elle explore les espaces où la parole fragile peut émerger malgré le bruit médiatique dominant.
La création du mouvement Les Guerrières de la Paix marque un tournant. Il ne s’agit pas seulement d’une association militante mais d’un geste symbolique : réunir des femmes juives et musulmanes autour d’une vision qui refuse la logique binaire du conflit. Dans un paysage où l’identité est souvent réduite à une position figée, cette initiative propose un déplacement. La paix n’y est pas présentée comme un consensus facile mais comme un travail permanent d’écoute et de friction constructive.
Ce qui distingue Hanna Assouline n’est pas la volonté de parler de paix mais la manière dont elle interroge la possibilité même de cette parole. Dans une époque dominée par la radicalisation des discours, affirmer une position pacifiste implique d’accepter la critique venant de toutes parts. Être accusée simultanément d’angélisme et de trahison révèle la difficulté d’habiter un espace intermédiaire. C’est précisément dans cet inconfort que se construit son engagement.
Le choix d’inscrire ses actions dans des lieux symboliques — l’Assemblée nationale, les Nations Unies, l’Institut du Monde Arabe — témoigne d’une compréhension fine de la dimension performative de la politique. Chaque intervention devient une scène où se rejoue la question fondamentale : comment parler de coexistence sans nier les blessures historiques ? Comment créer un langage commun sans effacer la singularité des mémoires ?
Son œuvre documentaire illustre cette tension. Elle ne cherche pas à produire des images consensuelles mais à révéler des visages qui résistent aux catégories simplifiées. Les protagonistes qu’elle filme ne sont pas des symboles abstraits mais des individus confrontés à la complexité du réel. En cela, son travail dépasse le militantisme pour rejoindre une forme de réflexion esthétique sur la manière dont le cinéma peut devenir un espace de traduction culturelle.
Le contexte contemporain amplifie la portée de cette démarche. Après les événements du 7 octobre et la polarisation croissante des sociétés européennes, la question du dialogue entre communautés devient un terrain miné. La création d’un groupe de liaison transpartisan Israël-Palestine à l’Assemblée nationale illustre sa volonté d’agir au cœur des institutions plutôt qu’à leur périphérie. La paix y apparaît non comme une utopie distante mais comme une pratique politique concrète, faite de négociations, d’échecs et de recommencements.
La nomination des Guerrières de la Paix au prix Nobel constitue moins une consécration qu’un révélateur : celui d’un besoin collectif de nouvelles figures capables de penser autrement le conflit. Dans ce cadre, Hanna Assouline incarne une génération pour laquelle l’engagement ne peut plus se limiter à la dénonciation. Il exige la création d’espaces où la rencontre devient possible malgré la méfiance.
Cependant, réduire son parcours à une réussite institutionnelle serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui traverse son travail est une interrogation sur la fragilité même du vivre-ensemble. La paix n’y est jamais acquise ; elle est un processus instable qui nécessite une vigilance constante. Cette conscience se traduit dans son langage public, souvent marqué par une tension entre lucidité et espoir. Elle refuse la posture de la neutralité absolue tout en cherchant à dépasser la logique des camps.
Dans cette perspective, la dimension féminine de son engagement ne relève pas d’une simple revendication identitaire. Elle propose une relecture du rôle politique des femmes comme actrices de transformation sociale capables d’introduire d’autres formes de dialogue. Les Guerrières de la Paix deviennent ainsi un laboratoire où s’expérimente une diplomatie informelle, basée sur la confiance et la narration partagée.
Habiter la paix signifie aussi accepter la solitude inhérente à toute position intermédiaire. Les réactions contradictoires qu’elle suscite témoignent de la difficulté d’inscrire une voix nuancée dans un paysage médiatique dominé par les extrêmes. Pourtant, c’est précisément cette position fragile qui donne à son travail sa pertinence. Elle révèle la possibilité d’un espace tiers, ni naïf ni cynique, où la complexité peut être accueillie sans être simplifiée.
Au-delà de son parcours individuel, Hanna Assouline incarne une interrogation plus large sur le rôle des intellectuels et des artistes dans une époque marquée par l’urgence. Peut-on encore croire à la puissance de la parole face à la violence des images et des récits antagonistes ? Son engagement semble répondre par l’affirmative, non pas en promettant une solution rapide, mais en affirmant que la paix commence par la création d’un langage capable de traverser les frontières symboliques.
Ainsi, son travail peut être lu comme une tentative de redéfinir la notion même de militantisme. Plutôt qu’un combat contre un ennemi identifié, il devient une exploration des conditions qui rendent possible la coexistence. Cette approche exige une capacité à écouter l’autre sans abandonner ses convictions, à reconnaître la souffrance sans la hiérarchiser, à accepter que la vérité puisse être multiple.
Dans un monde où la polarisation tend à réduire chaque individu à une identité unique, Hanna Assouline propose une vision où la pluralité devient une force. Sa trajectoire rappelle que la paix n’est pas un état final mais une pratique quotidienne, fragile et inachevée. Écrire la paix au cœur du conflit signifie accepter de vivre dans une tension permanente entre espoir et lucidité, entre engagement personnel et responsabilité collective.
Chez PO4OR, cette figure résonne comme un symbole d’une époque en quête de nouveaux récits capables de relier l’Orient et l’Occident sans les enfermer dans des oppositions figées. Elle invite à penser la paix non comme un slogan, mais comme une expérience existentielle qui transforme la manière d’habiter le monde.
PO4OR -Bureau de Paris