Il existe des trajectoires qui ne cherchent ni l’éclat immédiat ni la reconnaissance tapageuse. Des parcours qui se construisent dans la durée, par strates successives, à travers le travail, l’erreur, la reprise, et parfois l’usure. Le chemin de Heba Hamada appartient résolument à cette catégorie rare. Non parce qu’il serait marginal, mais parce qu’il refuse d’être spectaculaire. Il s’inscrit dans un rapport presque ascétique à l’écriture : écrire avant de montrer, comprendre avant de juger, tenir une ligne avant de revendiquer une position.
Depuis plus de quinze ans, Heba Hamada écrit. Elle écrit pour la télévision, pour le théâtre, pour le cinéma. Elle écrit des personnages féminins sans les réduire à des fonctions symboliques, et des structures familiales sans céder à la facilité du pathos. Sa pratique n’est pas celle d’une autrice cherchant à capter l’air du temps, mais celle d’une observatrice attentive des tensions qui traversent les sociétés arabes contemporaines : le poids de l’héritage, la fragmentation des appartenances, la négociation permanente entre l’intime et le collectif.
Ce qui frappe, lorsqu’on regarde son parcours dans son ensemble, ce n’est pas la recherche d’une signature reconnaissable à tout prix, mais au contraire une forme de discrétion méthodologique. Heba Hamada ne cherche pas à imposer un style identifiable dès les premières minutes. Elle préfère installer des situations, laisser les personnages respirer, permettre aux contradictions de s’exprimer sans les résoudre artificiellement. Cette économie du spectaculaire constitue sans doute l’un des traits les plus constants de son écriture.
Dans un paysage audiovisuel arabe souvent dominé par la surenchère émotionnelle, l’écriture de Heba Hamada se distingue par sa retenue. Les conflits ne sont jamais frontaux ; ils se déploient dans les silences, dans les regards, dans les non-dits. Le drame n’est pas posé comme un événement, mais comme une condition. Cette approche confère à ses récits une densité particulière : ils ne cherchent pas à convaincre, mais à exposer.
Sa relation à la production s’inscrit dans cette même logique. Bien qu’elle soit pleinement intégrée à l’industrie télévisuelle et qu’elle en maîtrise les codes, Heba Hamada ne semble jamais écrire en fonction des attentes immédiates du marché. Les formats, les durées, les contraintes existent — elle ne les nie pas — mais ils ne dictent pas le cœur de la narration. L’écriture précède toujours la fabrication. C’est elle qui fixe la limite de ce qui peut être montré, dit ou suggéré.
Cette posture explique sans doute la diversité de ses projets. Théâtre pour enfants, séries télévisées à large diffusion, films de cinéma, collaborations collectives : loin de témoigner d’une dispersion, cette pluralité révèle une même préoccupation centrale : comment raconter sans trahir ? Comment rendre lisibles des réalités complexes sans les simplifier ? Comment maintenir une exigence éthique dans un espace dominé par la rentabilité et l’audience ?
Loin d’un discours militant explicite, l’écriture de Heba Hamada se situe dans une zone plus subtile. Elle ne revendique pas frontalement une position idéologique ; elle met en scène des situations qui obligent le spectateur à se positionner lui-même. Les figures féminines qu’elle construit ne sont ni idéalisées ni victimisées. Elles sont traversées par des contradictions, parfois ambiguës, parfois inconfortables. Cette absence de jugement moral direct constitue l’un des apports majeurs de son travail.
Il serait tentant de lire son parcours uniquement à travers le prisme de la condition féminine dans les sociétés arabes. Ce serait pourtant réducteur. Si cette question traverse indéniablement son œuvre, elle ne l’épuise pas. Ce qui intéresse Heba Hamada, au fond, ce sont les mécanismes de domination — qu’ils soient familiaux, sociaux, économiques ou symboliques — et la manière dont ils s’inscrivent dans les corps et les relations quotidiennes.
Dans ce sens, son écriture relève moins du commentaire social que de l’analyse dramatique. Les situations ne servent pas à illustrer une thèse ; elles sont le lieu même de la réflexion. Le spectateur n’est jamais guidé vers une interprétation unique. Il est invité à observer, à ressentir, à douter. Cette confiance accordée à l’intelligence du public est aujourd’hui suffisamment rare pour être soulignée.
Le temps long joue un rôle central dans sa trajectoire. Contrairement à de nombreux parcours contemporains fondés sur l’accumulation rapide de projets visibles, Heba Hamada avance par cycles. Certains projets prennent des années à se concrétiser, d’autres restent en suspens, d’autres encore sont retravaillés sous des formes différentes. Cette lenteur n’est pas un frein ; elle est une méthode. Elle permet à l’écriture de mûrir, de se décaler, de résister à l’actualité immédiate.
Cette résistance se manifeste également dans son rapport à la reconnaissance. Bien que son nom soit associé à de nombreuses productions diffusées à grande échelle, Heba Hamada ne cultive pas une présence médiatique envahissante. Elle n’occupe pas l’espace public par des prises de position répétées. Elle laisse ses textes parler. Ce retrait relatif ne relève pas d’un effacement, mais d’un choix : celui de ne pas confondre visibilité et légitimité.
Dans un contexte où l’industrie audiovisuelle arabe connaît de profondes mutations — plateformes, coproductions transnationales, nouvelles formes de diffusion — son parcours offre un contrepoint intéressant. Il montre qu’il est possible de s’inscrire durablement dans le système sans renoncer à une exigence d’écriture. Il rappelle que la professionnalisation n’implique pas nécessairement la standardisation.
Le théâtre occupe une place particulière dans son itinéraire. Non comme une parenthèse, mais comme un laboratoire. L’écriture scénique lui permet d’explorer d’autres rapports au temps, à la parole, au corps. Elle y expérimente une relation plus directe avec le public, débarrassée des filtres de la production audiovisuelle lourde. Cette expérience nourrit ensuite son travail pour l’écran, en lui apportant une attention accrue au rythme et à la présence.
Il serait erroné de mesurer la valeur de son œuvre à l’aune de classements ou de notations chiffrées. Ces indicateurs disent peu de la cohérence d’un parcours. Ce qui fait la singularité de Heba Hamada, c’est précisément cette capacité à maintenir une ligne intérieure à travers des contextes de production très différents. Une fidélité non pas à une forme, mais à une éthique de la narration.
Son écriture ne cherche pas à rassurer. Elle accepte l’inconfort, l’inachevé, la complexité. Elle ne promet pas de résolution morale claire. Elle propose un espace de pensée. Dans un environnement saturé de récits prémâchés, cette posture constitue en soi un geste fort.
Un portrait consacré à Heba Hamada ne saurait donc être un inventaire de titres ou un hommage promotionnel. Il doit être lu comme l’exploration d’une manière d’écrire. D’une discipline silencieuse. D’un rapport exigeant au temps, au langage et à la responsabilité narrative.
Écrire avant de produire. Penser le parcours avant le bruit. Refuser la confusion entre succès et sens. C’est à cet endroit précis que se situe Heba Hamada. Et c’est à cet endroit-là, précisément, que son portrait trouve naturellement sa place : non comme une concession à la visibilité, mais comme une affirmation claire de ce que peut encore être une écriture qui tient.
PO4OR – Bureau de Dubai