Le cinéma commence rarement là où on l’attend. Chez Heba Yousry, il ne naît ni d’un manifeste esthétique ni d’une volonté de rupture affichée. Il prend forme dans des espaces familiers, presque anodins, là où la vie semble se répéter sans éclat. Un immeuble ordinaire. Une table de famille. Une amitié ancienne. Ce sont ces lieux discrets, chargés de routines et de silences, qui deviennent chez elle des territoires de mise en tension du réel.

Réalisatrice et scénariste égyptienne, Heba Yousry s’est imposée par une trajectoire qui refuse la spectacularisation. Elle n’a jamais cherché à imposer une signature bruyante ni à se placer au centre de son dispositif narratif. Son cinéma avance autrement : par accumulation patiente, par observation attentive, par une confiance rare accordée aux personnages et au temps. Cette posture, loin d’être neutre, constitue un choix esthétique et éthique clair.

Dans ses œuvres, la fiction ne sert pas à embellir la réalité, mais à en révéler les structures invisibles. Les relations humaines y sont filmées comme des systèmes complexes, traversés par des hiérarchies implicites, des compromis silencieux et des formes de fatigue sociale que le discours public peine souvent à nommer. Heba Yousry ne dramatise pas ces tensions ; elle les laisse affleurer. Le conflit, chez elle, est rarement frontal. Il se loge dans les regards, les hésitations, les non-dits.

Cette approche trouve une expression particulièrement juste dans Sab3 Gar, série devenue au fil du temps un repère majeur du paysage audiovisuel égyptien. L’immeuble qui en constitue le cœur n’est pas un simple décor narratif. Il fonctionne comme une micro-société, un espace où se croisent des trajectoires sociales, générationnelles et affectives. Chaque appartement porte une histoire, chaque palier une mémoire. La caméra d’Heba Yousry circule dans cet espace avec retenue, attentive à ce qui se joue entre les scènes plus qu’à l’intérieur d’elles.

Ce qui frappe dans Sab3 Gar, c’est l’absence de jugement. Les personnages ne sont jamais réduits à des fonctions symboliques. Ils existent dans leur ambivalence, parfois attachants, parfois irritants, toujours humains. Cette complexité est le fruit d’un travail précis sur l’écriture et la direction d’acteurs. Heba Yousry privilégie une interprétation contenue, refusant la sur-expressivité au profit d’une vérité émotionnelle plus durable. Le spectateur n’est pas sollicité par des effets ; il est invité à reconnaître.

Avec El Shennab, elle déplace ce regard vers la comédie sociale, sans jamais céder à la facilité. L’humour y devient un outil de dévoilement. Il permet de faire apparaître les mécanismes de domination ordinaires, les tensions familiales, les jeux de pouvoir dissimulés derrière la convivialité apparente. Là encore, la réalisatrice choisit la nuance. Le rire ne sert pas à désamorcer le réel, mais à le rendre plus lisible.

Ahwa Sultan marque une étape supplémentaire dans son parcours. Le film explore l’amitié entre une femme et un homme confrontée à la transformation des trajectoires individuelles. La ville y occupe une place centrale, non comme décor pittoresque, mais comme force active qui façonne les relations. Les rues, les cafés, les espaces de circulation deviennent des lieux de passage où se négocient les identités. Heba Yousry y articule avec finesse l’intime et le collectif, montrant comment les choix personnels s’inscrivent toujours dans un cadre social plus large.

Ce qui distingue profondément son travail, c’est sa manière de concevoir la mise en scène comme un acte de responsabilité. Responsabilité envers les personnages, qu’elle refuse de trahir par des simplifications. Responsabilité envers le spectateur, à qui elle accorde le droit à la complexité. Cette confiance accordée au public est rare dans un paysage médiatique souvent dominé par la logique de l’instant et de la performance.

Heba Yousry travaille à contre-temps. Elle ralentit là où tout s’accélère. Elle observe là où l’on exige des réponses immédiates. Ce refus de l’urgence n’est pas un retrait, mais une position critique. Il affirme que la fiction peut encore être un espace de pensée, un lieu où se fabrique une mémoire collective à partir de fragments du quotidien.

Son cinéma ne prétend pas représenter la société égyptienne dans son ensemble. Il en capte des éclats précis, des situations apparemment modestes qui, mises bout à bout, dessinent une cartographie sensible du présent. Cette précision donne à son œuvre une portée qui dépasse le contexte local. Les récits qu’elle construit parlent de l’Égypte, mais aussi de toute société confrontée à l’usure des liens, à la transformation des solidarités et à la nécessité de réinventer des formes de coexistence.

Heba Yousry ne bâtit pas une œuvre spectaculaire. Elle construit une architecture discrète, cohérente, où chaque projet s’inscrit dans une continuité exigeante. Une œuvre qui ne cherche pas à convaincre, mais à durer. Dans le paysage contemporain, cette constance silencieuse constitue en elle-même un geste fort.

Portrait doré -PO4OR
Bureau de Paris