Dans le champ cinématographique contemporain, certaines figures opèrent loin de la scène médiatique immédiate, sans chercher la visibilité spectaculaire ni la reconnaissance instantanée. Leur influence ne se mesure pas à la fréquence de leurs apparitions, mais à la profondeur de leurs analyses, à la solidité de leurs cadres théoriques et à la constance de leur engagement intellectuel. Henda Haouala appartient à cette catégorie rare : celle des critiques et universitaires dont le travail façonne durablement la manière de penser le cinéma.
Docteure et maîtresse de conférences en techniques audiovisuelles et cinéma, elle inscrit son parcours à l’intersection de trois espaces souvent dissociés : l’université, le champ critique international et les institutions cinématographiques. Cette position transversale lui permet d’élaborer une pensée du cinéma à la fois informée par la recherche, ancrée dans les pratiques professionnelles et attentive aux enjeux culturels, politiques et esthétiques de l’image.
Son activité académique à l’Université de La Manouba, au sein de l’Institut supérieur des arts multimédias, constitue le socle de cette démarche. Elle y enseigne l’histoire du cinéma, l’analyse filmique, l’esthétique de l’image et les métiers de l’audiovisuel, en privilégiant une approche qui articule théorie et lecture attentive des œuvres. Chez Henda Haouala, l’enseignement ne se réduit pas à la transmission de savoirs établis ; il devient un espace de formation du regard critique, où les étudiants sont invités à interroger les formes, les récits et les dispositifs de représentation.
Cette exigence intellectuelle se prolonge naturellement dans son travail de critique de cinéma. Membre de la Fédération internationale de la presse cinématographique (FIPRESCI), elle intervient dans des contextes majeurs du paysage festivalier international. Ses rapports et analyses, publiés à l’occasion de festivals tels que les Journées cinématographiques de Carthage, le Festival international du film du Caire ou le Festival international du film d’Amman, témoignent d’une capacité rare à conjuguer lecture esthétique et contextualisation politique des œuvres.
Contrairement à une critique fondée sur le jugement rapide ou l’effet de formule, Henda Haouala défend une critique analytique, patiente, attentive aux structures profondes du film. Elle s’intéresse autant à ce qui est montré qu’à ce qui est tu, aux choix formels qu’aux conditions de production, aux récits dominants qu’aux marges narratives. Cette posture confère à ses textes une densité particulière, où l’acte critique devient un travail de mise en relation plutôt qu’une simple prise de position.
Son engagement institutionnel prolonge cette conception exigeante du cinéma. Directrice artistique du Tozeur International Film Festival et membre, à plusieurs reprises, du comité artistique des Journées cinématographiques de Carthage, elle participe activement à la définition des lignes éditoriales et esthétiques des festivals. Ce rôle, souvent invisible, constitue pourtant un lieu stratégique de pouvoir symbolique : celui où se construisent les hiérarchies, se dessinent les tendances et se légitiment certaines formes de cinéma.
À cela s’ajoute son expérience de jurée dans de nombreux festivals en Tunisie et à l’étranger, ainsi que son travail de consultante en scénario au Doha Film Institute entre 2012 et 2021. Cette activité de script consulting révèle une autre dimension de son rapport au cinéma : une attention particulière aux processus de création, à la construction narrative et à l’accompagnement des auteurs. Là encore, son approche se distingue par sa rigueur et sa capacité à dialoguer avec les projets sans les normaliser.
Sur le plan de la recherche, ses ouvrages constituent des références essentielles pour la compréhension du cinéma tunisien contemporain. Dans Aesthetics of the Documentary, post-revolution Tunisian cinema (2017), elle analyse les mutations esthétiques et politiques du documentaire après la révolution, mettant en lumière la manière dont les cinéastes interrogent la mémoire, le réel et les formes de l’engagement. Plus récemment, Les Tunisiennes font leur cinéma (2023) propose une lecture approfondie du travail des réalisatrices tunisiennes, en questionnant les rapports entre genre, autorité narrative et production des images.
Ces travaux s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la place des femmes dans le cinéma, non pas comme catégorie identitaire figée, mais comme actrices de transformations esthétiques et discursives. Henda Haouala évite toute essentialisation : ce qui l’intéresse, ce sont les gestes, les choix formels, les stratégies de mise en scène par lesquelles les cinéastes s’approprient ou déplacent les codes existants.
Sa participation à des ouvrages collectifs publiés en France et en Espagne, ainsi que sa présence dans des espaces culturels européens tels que le festival Paroles Indigo à Arles, attestent de la dimension transnationale de son travail. Elle incarne ainsi une figure de passeuse entre les cinématographies du Sud et les cadres critiques internationaux, contribuant à une circulation plus équitable des récits et des analyses.
Ce qui singularise profondément Henda Haouala, c’est la cohérence de son parcours. Universitaire, critique, directrice artistique, jurée, consultante : ces rôles ne relèvent pas d’une dispersion, mais d’une même exigence intellectuelle. Tous participent d’une conception du cinéma comme espace de pensée, de responsabilité et de débat.
À une époque marquée par la surproduction d’images et la simplification des discours, son travail rappelle que le regard critique demeure une pratique essentielle. Une pratique lente, exigeante, parfois inconfortable, mais indispensable pour préserver la complexité du cinéma et son pouvoir de questionnement. Henda Haouala n’occupe pas le centre de la scène médiatique ; elle contribue à en structurer les fondations. Et c’est précisément cette position, discrète mais décisive, qui confère à son parcours une autorité durable.
Ail AL-Hussien- Paris