Dans le paysage culturel contemporain, saturé de formats rapides et de prises de parole standardisées, certaines initiatives se distinguent moins par leur visibilité que par la cohérence silencieuse de leur démarche. HeyA appartient à cette catégorie rare de projets qui ne cherchent ni l’effet immédiat ni la reconnaissance spectaculaire, mais travaillent patiemment à déplacer les lignes de ce que signifie aujourd’hui transmettre, raconter et faire entendre.

Présentée comme une plateforme donnant voix aux femmes arabes et amazighes, HeyA ne se réduit pourtant pas à une définition programmatique. Elle fonctionne plutôt comme un laboratoire culturel, articulé autour de trois choix structurants : le primat du son, l’adresse à l’enfance, et l’affirmation d’une pluralité linguistique assumée. Trois choix qui, loin d’être anecdotiques, dessinent une véritable vision politique et culturelle.

Le choix du son constitue le premier geste fort du projet. À l’heure où l’image domine l’espace médiatique, souvent au prix d’une simplification des récits et d’une mise en scène des corps, HeyA opte pour la parole nue. Le podcast, ici, n’est pas un format parmi d’autres ; il est un positionnement. Donner la priorité à la voix, c’est accepter l’invisible, le tremblement, les silences, les respirations. C’est refuser la spectacularisation pour privilégier l’écoute.
Dans les parcours féminins, en particulier dans les contextes arabes et amazighs, la voix a longtemps été contrainte, filtrée, parfois confisquée. La faire exister comme espace central, c’est reconnaître que le récit de soi passe d’abord par une reconquête intime de la parole. HeyA ne cherche pas à produire un discours militant frontal ; elle permet plutôt aux voix de se déployer dans leur complexité, sans injonction à la pédagogie ni à la justification permanente.

Ce travail sur la parole s’inscrit dans une temporalité lente, presque à contre-courant des logiques algorithmiques. Chaque témoignage, chaque échange sonore s’inscrit dans une économie de l’attention respectueuse, où l’auditeur est invité non à consommer, mais à s’arrêter. Dans cette retenue réside une force : celle de faire du son un espace de dignité narrative.

Le deuxième pilier du projet est l’enfance, à travers une collection de livres jeunesse. Ce choix pourrait surprendre si l’on considère la littérature pour enfants comme un genre mineur ou périphérique. Or, HeyA prend le parti inverse : s’adresser à l’enfant, c’est intervenir au cœur même de la formation de l’imaginaire.
Les livres destinés à la jeunesse ne sont pas ici conçus comme des supports moralisateurs ou didactiques, mais comme des espaces de récit ouverts, capables d’accueillir la diversité des identités, des langues et des appartenances sans les figer. En introduisant dès l’enfance des personnages, des voix et des univers issus des cultures arabes et amazighes, le projet agit là où se construisent les représentations durables.

Ce geste est profondément politique, au sens noble du terme. Il ne cherche pas à corriger l’adulte, mais à offrir à l’enfant des outils symboliques pour penser le monde autrement. Dans un contexte où les récits dominants restent largement eurocentrés ou homogénéisants, la littérature jeunesse devient un levier discret mais décisif pour installer la pluralité comme évidence, et non comme exception.

Le troisième axe, sans doute le plus sensible, est celui de la coexistence linguistique arabe/amazighe. HeyA ne traite pas cette dualité comme un dossier identitaire à part, ni comme un marqueur folklorique. Elle l’intègre comme une donnée vivante, structurante, qui traverse les récits, les voix et les supports.
Reconnaître cette pluralité, c’est refuser les hiérarchies implicites entre langues dominantes et langues minorées. C’est aussi affirmer que la culture ne se pense pas dans l’uniformité, mais dans la circulation. La langue, ici, n’est pas un simple outil de communication : elle est mémoire, rythme, rapport au monde. En lui donnant une place pleine et entière, HeyA participe à une revalorisation symbolique de récits longtemps maintenus en périphérie.

Ce travail linguistique s’accompagne d’une grande vigilance éditoriale. Rien n’est sur-signifié, rien n’est réduit à un slogan. La pluralité n’est pas brandie comme un étendard, mais vécue comme une pratique. Cette discrétion constitue l’une des forces du projet : elle évite l’écueil de l’assignation identitaire tout en assumant clairement un positionnement.

Au-delà de ses formats, ce qui distingue HeyA est sans doute son rapport au temps et au parcours. Le projet ne se présente pas comme une réussite immédiate ou un modèle figé. Il se construit par étapes, dans une logique de continuité et d’approfondissement. Cette progression lente contraste avec la pression contemporaine à la visibilité permanente. Elle traduit une autre conception de l’engagement culturel : travailler dans la durée, accepter l’inachevé, privilégier la cohérence à l’expansion rapide.

Dans un contexte où le féminisme est souvent sommé de se conformer à des cadres discursifs préétablis, HeyA propose une voie singulière. Elle ne revendique pas la radicalité par l’affrontement, mais par la précision de ses choix. Elle ne cherche pas à représenter toutes les femmes, mais à créer un espace où certaines voix peuvent exister pleinement, sans être réduites à leur fonction illustrative.

Ainsi, HeyA s’impose moins comme une plateforme que comme une démarche culturelle incarnée, attentive aux détails, aux récits individuels et aux transmissions silencieuses. À travers la voix, l’enfance et la pluralité linguistique, le projet dessine une cartographie sensible du féminin contemporain, loin des simplifications et des effets de mode.

Dans un monde médiatique dominé par le bruit, HeyA fait le pari de l’écoute. Et dans ce pari réside peut-être sa portée la plus durable.


Rédaction PO4OR – Portail de l’Orient