Chez Hind Alfahad, le cinéma ne s’impose jamais comme une prise de position immédiate, ni comme une réponse à l’air du temps. Il se construit lentement, dans une attention soutenue portée aux conditions mêmes de l’apparition d’une image : pourquoi filmer, à quel moment, et à quel prix symbolique. Sa trajectoire ne relève ni de la rupture spectaculaire ni de la revendication frontale, mais d’un travail progressif où chaque film s’inscrit comme une étape pensée, assumée, située.

Ce qui caractérise son parcours n’est pas la multiplication des projets, mais une forme de discipline intérieure. Hind Alfahad avance avec une conscience aiguë du contexte social et culturel dans lequel ses images prennent place. Cette retenue n’est pas une prudence stratégique ; elle procède d’une éthique du regard, d’un rapport exigeant à la responsabilité que suppose toute mise en scène du réel. Chez elle, le cinéma précède toujours le discours, et la nécessité intérieure du film l’emporte sur toute tentation de

Être cinéaste en Arabie saoudite, lorsque Hind Alfahad commence à travailler au début des années 2010, ne va pas de soi. Le cinéma n’y est pas encore une industrie structurée, ni même un espace de diffusion naturel. Pourtant, son parcours ne se construit ni dans la rupture frontale ni dans la posture militante. Il s’élabore de l’intérieur, dans une attention constante portée aux histoires, aux corps et aux silences qui composent la réalité sociale. Dès ses premiers films, elle manifeste un rapport précis à la mise en scène : une économie de moyens, un regard resserré sur les personnages, une confiance accordée à la durée et à l’observation plutôt qu’au commentaire.

Ce qui distingue Hind Alfahad n’est pas tant la thématique de ses films que la manière dont elle envisage le cinéma comme langage. La question centrale n’est jamais : que dire ? mais : comment laisser advenir une parole juste ? Cette exigence traverse ses œuvres, qu’il s’agisse de courts métrages de fiction ou de projets plus ambitieux. Le récit n’est jamais un prétexte ; il est un espace de tension entre l’intime et le collectif, entre ce qui se montre et ce qui résiste à la visibilité.

Cette même rigueur se retrouve dans sa récente participation au jury de la compétition des longs métrages du Festival du film arabe de Malmö. Pour Hind Alfahad, le rôle de jurée n’est pas honorifique. Il engage une responsabilité éthique : celle de juger des œuvres non à partir de leur provenance, de leur trajectoire festivalière ou de leur réception médiatique antérieure, mais à partir de leur accomplissement cinématographique propre. Elle insiste sur un point fondamental : chaque film doit être évalué dans le contexte précis où il est projeté. Un palmarès passé n’est pas un argument esthétique. Ce qui compte, c’est la capacité du film à faire exister une langue, une vision, une cohérence interne.

Dans les débats du jury, elle défend l’idée d’un désaccord fécond. Loin d’y voir une fragilité, elle considère la divergence des regards comme une condition nécessaire à une décision juste. Le consensus n’a de valeur que s’il est le résultat d’un échange approfondi, où chaque position a été mise à l’épreuve. Cette conception du travail collectif reflète une vision plus large du cinéma : un art de la discussion, de la négociation et de l’écoute, bien loin des logiques d’autorité ou de domination symbolique.

Lorsqu’elle évoque la place du cinéma saoudien sur la scène internationale, Hind Alfahad adopte un ton mesuré, presque vigilant. Elle se dit fière des avancées rapides réalisées par son pays, de l’attention croissante portée aux récits saoudiens et de la curiosité qu’ils suscitent à l’étranger. Mais cette fierté ne se transforme jamais en aveuglement. Le succès, rappelle-t-elle, crée aussi des attentes, et parfois des pressions : produire plus vite, répondre à une demande internationale, simplifier les récits pour les rendre immédiatement lisibles. Or, pour elle, la véritable responsabilité commence précisément là : résister à la facilité, préserver la complexité des histoires, accepter le risque de l’opacité ou du silence.

Cette réflexion prend une dimension particulière lorsqu’elle parle des femmes cinéastes en Arabie saoudite. Elle reconnaît la force de la dynamique actuelle, la diversité des voix féminines qui émergent, la richesse des expériences racontées. Mais elle refuse d’en faire un récit de victoire automatique. Le fait de disposer aujourd’hui d’espaces de production et de diffusion ne constitue pas une fin en soi. Il s’agit d’un engagement : transformer ces opportunités en œuvres exigeantes, capables de porter une vision du monde sans concession. Le cinéma, dans cette perspective, n’est pas un simple outil d’expression identitaire, mais un travail sur la forme, le sens et la responsabilité.

Sur le plan créatif, Hind Alfahad poursuit cette logique de lenteur assumée. Son projet de long métrage, Charshaf, en développement depuis plusieurs années, illustre ce refus de la précipitation. Elle préfère attendre plutôt que de livrer un film qui ne correspondrait pas pleinement à ce qu’elle cherche à dire. Pour elle, un film ne commence ni avec un financement ni avec un calendrier de production, mais avec une conviction intime : le sentiment qu’une histoire mérite d’être racontée et qu’elle seule, à ce moment précis, peut la porter.

Parallèlement, elle continue de travailler le format du court métrage, qu’elle ne considère en aucun cas comme une étape secondaire. Bien au contraire : le court impose une concentration extrême, une clarté de regard, une précision de chaque choix. C’est un espace d’exigence radicale, où la moindre faiblesse narrative ou formelle devient immédiatement visible. En cela, il constitue pour elle un laboratoire essentiel, un lieu d’affinement permanent du langage cinématographique.

Le portrait de Hind Alfahad se dessine ainsi loin des récits convenus. Ni figure emblématique brandie comme symbole d’un changement rapide, ni auteure repliée sur une posture élitiste, elle incarne une position plus rare : celle d’une cinéaste qui pense le cinéma comme un engagement durable, un art du temps long et de la justesse. Dans un paysage souvent dominé par l’urgence, sa démarche rappelle que la véritable modernité consiste parfois à ralentir, à douter, et à rester fidèle à une idée exigeante de la création.

Ce choix, discret mais ferme, confère à son parcours une densité singulière. Il ne cherche pas l’éclat immédiat, mais construit, patiemment, une œuvre et une pensée du cinéma qui s’inscrivent dans la durée. Une œuvre qui ne prétend pas expliquer le monde, mais qui accepte de l’observer avec honnêteté, et d’en restituer la complexité sans l’aplanir. C’est peut-être là, finalement, que réside la véritable singularité de Hind Alfahad : dans cette fidélité silencieuse à une éthique de l’image, qui fait du cinéma non un miroir flatteur, mais un espace de responsabilité partagée.

PO4OR – Bureau de Paris