Il n’y a, dans le parcours de Hind Khlaifat, aucune volonté d’occupation tapageuse de l’espace médiatique. Rien n’indique une quête de visibilité pour elle-même, ni un désir de domination symbolique. Ce qui s’impose, au contraire, c’est une trajectoire construite dans le temps long, guidée par une interrogation constante sur le sens, la parole et la responsabilité de celui ou celle qui s’expose publiquement.
Hind Khlaifat appartient à cette catégorie rare de figures contemporaines dont la présence ne se réduit jamais à une fonction unique. Elle est à la fois écrivaine, artiste visuelle et personnalité médiatique, mais ces rôles ne coexistent pas chez elle comme des statuts juxtaposés. Ils s’articulent autour d’un même noyau : une recherche de cohérence intérieure, une attention constante portée à la vérité de l’expérience humaine, et un refus clair de la superficialité émotionnelle.
Très tôt, l’écriture s’est imposée comme un espace de nécessité. Non pas une écriture de démonstration ou de posture intellectuelle, mais une écriture tournée vers l’écoute de soi et de l’autre. Ses textes, ses prises de parole et même ses silences traduisent une même préoccupation : comprendre avant d’affirmer, ressentir avant de formuler. Cette approche irrigue l’ensemble de son travail, qu’il s’agisse de ses livres, de ses interventions publiques ou de ses projets médiatiques.
Son parcours audiovisuel mérite, à cet égard, une attention particulière. À une époque où le discours médiatique est souvent dominé par la vitesse, la simplification et la recherche de l’impact immédiat, Hind Khlaifat a choisi une autre voie. Avec son programme Qahwa Ma‘a Hind, diffusé sur Abu Dhabi Media, elle a contribué à redéfinir les codes du dialogue télévisuel. Le plateau n’y est plus un lieu de performance, mais un espace de rencontre. La parole n’y est pas arrachée ; elle est accueillie. L’entretien devient un temps suspendu, où l’écoute prime sur la mise en scène.
Ce choix n’est pas anodin. Il témoigne d’une conception éthique des médias, pensés non comme un instrument de pouvoir, mais comme une responsabilité humaine. Chez elle, interviewer signifie créer les conditions d’une parole vraie, débarrassée de l’urgence et de la peur du silence. Cette posture, rare dans le paysage médiatique contemporain, confère à son travail une profondeur qui dépasse largement le cadre de l’émission elle-même.
Parallèlement à cette activité médiatique, Hind Khlaifat développe un travail artistique singulier, profondément lié à la mémoire, au territoire et à l’identité. Son art visuel s’inscrit dans une réflexion sur la culture bédouine, non pas comme un héritage figé ou folklorique, mais comme une matière vivante, capable de dialoguer avec le présent. Loin des représentations décoratives, elle explore les lignes, les visages et les textures comme autant de traces d’une histoire intérieure et collective.
La cohérence de cette démarche est frappante. L’artiste ne cherche pas à illustrer un discours identitaire. Elle interroge, fragmente, laisse des zones ouvertes. Son travail sur la ligne, souvent évoqué dans les entretiens qui lui sont consacrés, agit comme une métaphore : une ligne simple en apparence, mais chargée de mémoire, de silence et de tension. Une ligne qui relie sans enfermer.
Cette capacité à faire dialoguer l’intime et le collectif constitue l’un des axes majeurs de son parcours. Hind Khlaifat aborde régulièrement les questions de l’âge, du temps qui passe et de l’acceptation de soi, non comme des thèmes abstraits, mais comme des expériences vécues. En assumant publiquement son âge et en refusant les injonctions à l’effacement ou à la dissimulation, elle pose un geste profondément symbolique, sans jamais le formuler comme un manifeste. Elle rappelle, par la pratique, que la maturité peut être une force et que la vérité personnelle n’a pas à être négociée pour être entendue.
Son rapport aux réseaux sociaux prolonge cette même logique. Loin d’un usage compulsif ou performatif, elle y maintient une présence mesurée, réfléchie, souvent introspective. Les publications ne cherchent pas à créer un attachement artificiel, mais à partager des fragments de réflexion, des moments de sincérité et parfois de vulnérabilité assumée. Cette retenue renforce paradoxalement la portée de son message.
Il serait toutefois réducteur de lire son parcours uniquement à travers le prisme de l’intériorité. Hind Khlaifat est aussi une femme engagée dans des espaces internationaux de réflexion et de dialogue. Invitée à prendre la parole dans des forums de portée globale, notamment au sein de plateformes économiques et culturelles majeures, elle incarne une figure capable de faire dialoguer création, pensée et responsabilité publique. Cette reconnaissance n’est pas le fruit d’une stratégie de notoriété, mais la conséquence d’un travail construit, lisible et respecté.
Ce qui se dégage de l’ensemble de son itinéraire, c’est une manière singulière d’habiter l’espace public : sans crispation, sans revendication excessive, mais avec une fermeté tranquille. Elle n’élève pas la voix, mais elle ne se dilue jamais. Elle ne cherche pas à convaincre, mais à ouvrir des espaces de compréhension. Dans un monde saturé de discours, cette posture fait figure de respiration.
Écrire un portrait de Hind Khlaifat aujourd’hui revient ainsi à interroger une autre idée de la réussite. Une réussite qui ne se mesure ni au volume de visibilité ni à l’intensité du bruit médiatique, mais à la capacité de rester fidèle à une ligne intérieure. À travers l’écriture, l’art et le travail médiatique, elle construit une présence rare : celle d’une femme qui transforme son parcours personnel en langage universel, sans jamais trahir sa complexité.
Dans cette fidélité à elle-même, Hind Khlaifat incarne une figure contemporaine essentielle : celle d’une voix qui choisit la profondeur plutôt que l’effet, et la durée plutôt que l’instant.
PO4OR – Bureau de Paris