Hisham Al Thahabi — habiter la paternité comme un acte de reconstruction sociale, transformer l’enfance blessée en mémoire vivante et réinventer la famille au cœur des fractures contemporaines du monde arabe
Dans certaines trajectoires humaines, la biographie individuelle cesse d’être seulement un récit personnel pour devenir un espace symbolique où se rencontrent les questions fondamentales d’une société entière. Le parcours de Hisham Al Thahabi s’inscrit dans cette catégorie rare de figures dont la présence dépasse la dimension humanitaire pour ouvrir une réflexion plus vaste sur la manière dont une communauté réinvente ses structures affectives face aux crises historiques. À travers son engagement auprès des enfants vulnérables en Irak, il ne propose pas seulement une réponse sociale à une urgence concrète ; il esquisse une nouvelle manière d’habiter la paternité, transformant l’acte de prendre soin en un geste culturel et presque philosophique.
Dans un pays marqué par des décennies de conflits, de transformations politiques et de ruptures sociales profondes, la question de l’enfance devient un miroir des fractures collectives. L’enfant abandonné, déplacé ou marginalisé ne représente pas uniquement une situation individuelle, mais une mémoire vivante des traumatismes historiques. En choisissant de consacrer sa vie à ces enfants, Hisham Al Thahabi ne se limite pas à un travail de réparation sociale ; il engage une démarche qui interroge la responsabilité collective et la capacité d’une société à se reconstruire à partir de ses blessures les plus fragiles.
Son parcours académique en psychologie n’est pas un détail secondaire. Il constitue une clé essentielle pour comprendre la singularité de son approche. Là où l’action humanitaire est souvent perçue comme une réponse émotionnelle ou charitable, il introduit une dimension thérapeutique et structurelle. La maison qu’il fonde, dédiée à l’accueil et à l’accompagnement des enfants, ne se présente pas seulement comme un refuge physique, mais comme un espace de transformation intérieure. L’objectif n’est pas simplement de protéger, mais de reconstruire des identités, d’offrir un cadre où la confiance peut renaître et où la narration personnelle peut être réécrite.
Cette démarche révèle une compréhension profonde de la relation entre trauma individuel et mémoire collective. Dans les sociétés traversées par la violence, la guérison ne peut pas être exclusivement institutionnelle ; elle nécessite des espaces intermédiaires où la relation humaine devient le principal outil de reconstruction. Hisham Al Thahabi incarne cette figure intermédiaire : ni substitut de l’État, ni simple acteur associatif, mais un médiateur entre le vécu intime des enfants et les structures sociales plus larges.
La notion de paternité occupe ici une place centrale. Être appelé “père des orphelins” dépasse la dimension affective du surnom. Il s’agit d’une redéfinition symbolique du rôle paternel dans un contexte où les modèles traditionnels sont fragilisés. La paternité devient une responsabilité ouverte, non limitée par les liens biologiques, mais fondée sur l’engagement éthique. Cette transformation interroge profondément les représentations culturelles de la famille dans le monde arabe contemporain. La famille cesse d’être uniquement un cadre fermé pour devenir un espace choisi, construit par la solidarité et l’attention.
L’un des aspects les plus fascinants de son travail réside dans la manière dont il articule visibilité médiatique et action concrète. Dans un monde dominé par les images, la caméra peut devenir un outil ambigu, oscillant entre exposition et instrumentalisation. Pourtant, dans son cas, la médiatisation semble fonctionner comme un prolongement de la mission éducative : rendre visibles des réalités souvent invisibles et déplacer le regard du public vers des histoires qui échappent habituellement aux récits dominants. L’image n’est pas une fin en soi ; elle devient un langage permettant d’élargir le cercle de la responsabilité collective.
La création du “Maison irakienne pour la créativité” illustre cette ambition. Loin d’être uniquement un centre d’accueil, cet espace propose une vision de l’enfance comme potentiel créatif. L’idée que des enfants issus de contextes difficiles puissent devenir artistes, étudiants ou acteurs sociaux redéfinit la notion même de résilience. Il ne s’agit pas seulement de survivre, mais de transformer l’expérience de la vulnérabilité en capacité d’expression et d’invention.
Dans ce processus, la temporalité joue un rôle essentiel. Le travail avec l’enfance nécessite une patience qui s’oppose aux logiques de résultats immédiats souvent privilégiées par les structures institutionnelles. La transformation réelle se mesure sur des années, parfois des décennies. Cette lenteur assumée constitue en elle-même une forme de résistance contre la culture contemporaine de la rapidité. Elle rappelle que la reconstruction humaine exige une durée, un engagement constant et une fidélité à long terme.
Les nombreuses distinctions reçues par Hisham Al Thahabi témoignent de la reconnaissance internationale de son travail, mais elles ne représentent qu’une surface visible. Ce qui rend sa trajectoire particulièrement significative, c’est la manière dont elle incarne une réponse individuelle à des défis systémiques. Là où les institutions échouent parfois à répondre aux besoins les plus urgents, des figures comme la sienne ouvrent des chemins alternatifs, révélant la capacité de l’action individuelle à transformer des réalités collectives.
Au-delà du contexte irakien, son parcours soulève des questions universelles. Comment une société peut-elle réparer ses fractures sans reproduire des logiques d’exclusion ? Comment la notion de famille peut-elle évoluer pour intégrer des formes nouvelles de solidarité ? Et surtout, quel rôle jouent les individus dans la transformation des structures sociales lorsque celles-ci deviennent insuffisantes ?
La force du parcours de Hisham Al Thahabi réside précisément dans cette tension entre singularité et universalité. Son action prend racine dans un contexte local spécifique, mais elle résonne avec des enjeux globaux liés à l’enfance, à la migration, aux traumatismes collectifs et à la redéfinition des liens sociaux. En ce sens, il ne représente pas seulement une figure humanitaire, mais un symbole de la capacité humaine à reconstruire des espaces de sens au cœur des crises.
Habiter la paternité comme un acte de reconstruction sociale signifie accepter de devenir un point de passage entre les histoires individuelles et la mémoire collective. Cela implique de transformer la fragilité en force narrative et de reconnaître que chaque enfant sauvé constitue une promesse adressée à l’avenir. À travers son engagement, Hisham Al Thahabi rappelle que la reconstruction d’une société ne commence pas uniquement par des réformes politiques ou économiques, mais par la capacité de réinventer les relations humaines fondamentales.
Ainsi, son parcours peut être lu comme une méditation sur la responsabilité, une invitation à repenser la manière dont les sociétés contemporaines définissent la solidarité. Dans un monde marqué par la fragmentation et l’incertitude, il propose une vision où la famille devient un espace ouvert, la paternité un engagement éthique et l’enfance un territoire de renaissance collective.
PO4OR -Bureau de Paris