Il existe des artistes qui entrent dans l’image pour y être reconnus, et d’autres qui y entrent pour y travailler. Jad Abu Ali appartient résolument à cette seconde catégorie. Une catégorie plus discrète, plus exigeante, où la visibilité n’est jamais une fin, mais une conséquence. Chez lui, le jeu, l’écriture et la présence publique relèvent d’un même mouvement : comprendre ce que l’époque fait aux corps, aux récits et au temps.
Acteur de formation et de pratique, Jad Abu Ali n’a jamais abordé le métier comme une simple mécanique d’exposition. Son rapport au rôle est d’abord un rapport à la tension intérieure. Ce qui frappe dans ses interprétations n’est pas l’effet, mais la retenue : une manière de laisser le personnage advenir sans le surligner, de faire confiance aux silences, aux respirations, aux micro-déplacements du regard. Le corps ne cherche pas à dominer l’espace ; il l’éprouve.
Ce positionnement s’inscrit dans une génération d’acteurs qui ont grandi avec la caméra omniprésente, mais qui refusent d’en être prisonniers. Jad Abu Ali connaît parfaitement les codes de l’image contemporaine ; il les utilise sans s’y soumettre. Il sait que la caméra capte tout, y compris ce qui n’est pas dit, et c’est précisément dans cet interstice qu’il installe son travail. Jouer devient alors un acte de précision, presque de sobriété morale.
Mais réduire son parcours à l’interprétation serait passer à côté de l’essentiel. Car Jad Abu Ali est aussi écrivain — et cette dimension éclaire profondément son rapport au jeu. Son livre Reel & Waraq n’est ni un manifeste nostalgique ni un pamphlet contre le numérique. C’est un texte de seuil. Un texte écrit depuis l’intérieur de la mutation. Il y interroge la bascule d’un monde structuré par le papier, la durée et la mémoire, vers un univers dominé par la séquence, l’instant et l’algorithme.
Ce qui distingue cette écriture, c’est son refus du jugement rapide. Jad Abu Ali n’oppose pas frontalement l’ancien et le nouveau. Il observe. Il décrit. Il met en tension. Le « reel » n’est pas condamné, mais interrogé ; le « papier » n’est pas sacralisé, mais réinscrit dans une chaîne de transmission plus large. Le livre devient ainsi un espace de médiation, où l’artiste tente de rester lucide sans devenir cynique, critique sans se désolidariser de son temps.
Cette posture intellectuelle rejaillit sur son image publique. Sur les réseaux, sa présence est réelle, mais jamais tapageuse. Il ne joue pas le rôle de l’artiste omniscient ni celui de l’influenceur désinvolte. Il occupe un entre-deux : suffisamment présent pour dialoguer avec son époque, suffisamment distant pour ne pas se laisser absorber. Cette maîtrise de la distance est sans doute l’un des traits les plus cohérents de son parcours.
Chez Jad Abu Ali, il n’y a pas de fracture entre l’acteur et l’écrivain. Les deux gestes procèdent d’une même nécessité : ralentir. Ralentir le regard. Ralentir le sens. Dans un paysage culturel marqué par l’urgence et la sur-production, cette lenteur assumée devient presque un acte politique. Elle affirme que tout ne se vaut pas, que tout ne doit pas être consommé immédiatement, que certaines expériences demandent du temps pour faire trace.
Ce refus de la précipitation explique aussi le type de rôles qu’il privilégie. Des personnages souvent traversés par le doute, la contradiction, l’inconfort. Des figures qui ne s’imposent pas par la parole, mais par la présence. Là encore, le travail n’est jamais démonstratif. Il s’agit moins de convaincre que de rendre sensible une complexité.
Jad Abu Ali incarne ainsi une figure contemporaine rare : celle d’un artiste qui accepte d’être dans l’image tout en continuant à la questionner. Un acteur qui écrit pour comprendre ce qu’il joue. Un écrivain qui joue pour éprouver ce qu’il écrit. Cette circularité donne à son parcours une densité particulière, loin des trajectoires linéaires ou opportunistes.
À travers son travail, une idée se dessine avec constance : l’art ne sert pas à simplifier le monde, mais à en préserver les zones de trouble. Et c’est peut-être là que réside la cohérence la plus profonde de Jad Abu Ali : tenir dans cette zone instable, sans chercher à la refermer, ni à la rentabiliser.
Dans une époque qui valorise la clarté immédiate et la performance visible, il choisit l’ambiguïté, la durée et l’attention. Non par posture, mais par fidélité à une exigence intérieure. Une exigence qui fait de son parcours non seulement un itinéraire artistique, mais un espace de réflexion active sur ce que signifie créer — et rester juste — aujourd’hui.
— PO4OR | Bureau de Paris