Il arrive que certaines œuvres naissent d’une phrase simple, presque familière, et qu’elles deviennent pourtant un espace de réflexion capable de traverser les frontières, les générations et les imaginaires. « Kan Ya Ma Kan », expression arabe qui ouvre traditionnellement le récit, ne sert pas ici seulement de titre ; elle agit comme une clé d’entrée vers une cartographie intime où la mémoire se transforme en matière vivante. Chez Johanna Tordjman, la narration ne s’inscrit pas dans une nostalgie figée, mais dans un mouvement continu où l’héritage se réécrit au présent.
Présentée à Marrakech dans le contexte du 1-54 Contemporary African Art Fair, cette exposition personnelle s’inscrit dans un territoire chargé de circulation culturelle. Marrakech n’est pas un simple décor ; elle devient un point de convergence où se rencontrent les trajectoires diasporiques, les récits familiaux et les mythologies collectives. L’artiste y construit un dialogue entre espaces géographiques et espaces émotionnels, entre les histoires transmises et celles que l’on choisit de raconter à nouveau.
L’univers visuel de Tordjman se déploie à travers des figures souvent vues de dos, des objets familiers et des paysages qui semblent suspendus entre rêve et souvenir. Cette distance visuelle ne crée pas une séparation, mais un appel. Le regardeur n’observe pas une scène terminée ; il est invité à compléter l’histoire, à entrer dans un récit ouvert. Chaque toile agit comme une archive fragmentaire, un fragment de mémoire qui refuse la clôture.
L’expression « Kan Ya Ma Kan » devient alors une structure narrative. Elle ne renvoie pas uniquement à l’enfance ou au conte, mais à une manière de penser le temps comme un espace poreux. Passé et présent coexistent, s’entrelacent, se réinventent. Les œuvres ne cherchent pas à reconstruire un passé authentique ; elles proposent plutôt une relecture sensible, où la mémoire est traitée comme un matériau vivant, capable de transformation.
Dans cette démarche, la notion d’exil apparaît en filigrane. Non pas comme une rupture dramatique, mais comme une condition silencieuse qui influence la manière dont les images se forment. La tendresse évoquée dans le texte curatorial se manifeste dans la palette, dans les gestes picturaux, dans la manière dont les figures semblent porter un poids invisible. L’exil devient une vibration subtile, une tension entre appartenance et déplacement.
L’artiste explore également la transmission intergénérationnelle. Les récits hérités des grands-parents deviennent des points de départ plutôt que des finalités. Cette approche transforme l’œuvre en espace de médiation : elle ne reproduit pas une tradition, elle la réactive. Les symboles visuels,vêtements, objets domestiques, références culturelles,fonctionnent comme des marqueurs de mémoire, mais ils sont réinscrits dans une esthétique contemporaine qui refuse le folklorisme.
Le choix d’intégrer des éléments éditoriaux, tels qu’un livre-archive ou une playlist musicale associée à l’exposition, révèle une volonté d’étendre l’expérience au-delà de la toile. La mémoire ne se limite pas à l’image ; elle se déploie dans le son, dans l’objet imprimé, dans l’espace vécu. Cette dimension transdisciplinaire renforce l’idée que l’exposition constitue un territoire narratif plutôt qu’une simple présentation d’œuvres.
La présence de références musicales arabes dans la playlist souligne une autre couche de lecture. Elle introduit une temporalité sonore, un rythme émotionnel qui accompagne la perception visuelle. L’exposition devient alors une expérience immersive où chaque médium contribue à la construction d’une mémoire partagée. Le spectateur n’est plus un observateur distant ; il devient un participant actif dans la réactivation du récit.
L’iconographie utilisée par Tordjman navigue entre réalisme et stylisation. Les visages, parfois fragmentés ou partiellement dissimulés, suggèrent une identité en mouvement. Cette stratégie visuelle évite toute fixité. L’identité n’est pas définie une fois pour toutes ; elle apparaît comme une constellation de récits en constante évolution. Dans ce sens, l’artiste rejoint une génération de créateurs qui interrogent la notion d’origine sans la figer dans une essence.
Marrakech, avec son histoire de carrefour culturel, offre un contexte particulièrement pertinent à ce travail. La ville agit comme une métaphore vivante du projet artistique : un lieu où les couches historiques coexistent, où la modernité dialogue avec la tradition. L’exposition se situe ainsi dans une géographie symbolique qui amplifie son propos. Elle ne parle pas seulement d’un héritage personnel, mais d’une mémoire collective en circulation.
Ce qui distingue la démarche de Tordjman est sa capacité à maintenir un équilibre entre douceur et force. La peinture ne cherche pas l’effet spectaculaire ; elle privilégie une attention lente, presque méditative. Les couleurs, souvent saturées mais jamais agressives, créent une atmosphère suspendue. Cette lenteur constitue une forme de résistance face à la rapidité contemporaine. Elle invite à habiter l’image plutôt qu’à la consommer.
Le motif du regard absent,ces figures qui ne se tournent pas vers le spectateur,peut être interprété comme une invitation à la projection. En refusant la frontalité, l’artiste ouvre un espace pour que chacun y inscrive sa propre mémoire. L’œuvre devient un miroir indirect, un territoire où les histoires individuelles peuvent rencontrer une narration plus large.
L’exposition affirme également une réflexion sur la matérialité. La lumière, la texture picturale et la composition agissent comme des vecteurs d’émotion. La mémoire n’est pas seulement racontée ; elle est incarnée dans la matière même de la peinture. Cette approche rappelle que l’acte de peindre est aussi un acte de mémoire, une manière de fixer l’éphémère tout en acceptant sa transformation.
En situant son travail entre conte et présence, Tordjman propose une relecture contemporaine du récit. Le conte n’est plus un espace d’évasion, mais un outil critique permettant de revisiter les origines. « Kan Ya Ma Kan » devient ainsi un territoire hybride où se rencontrent mythologie personnelle et mémoire collective, narration intime et histoire partagée.
Dans le paysage artistique contemporain, une telle démarche témoigne d’une évolution significative. Elle s’éloigne des discours identitaires figés pour privilégier une approche fluide, relationnelle. L’identité y apparaît comme une conversation continue plutôt qu’une affirmation définitive. Cette perspective rejoint les enjeux actuels de nombreux artistes diasporiques, pour qui la mémoire n’est pas un ancrage immobile mais une navigation permanente.
À travers cette exposition, Johanna Tordjman ne cherche pas à offrir une réponse claire. Elle ouvre plutôt un espace de questionnement. Qu’est-ce qu’hériter ? Que signifie transmettre ? Comment raconter une histoire sans la figer ? Ces interrogations traversent chaque œuvre et invitent le spectateur à reconsidérer sa propre relation au passé.
Finalement, « Kan Ya Ma Kan » dépasse le cadre de l’exposition pour devenir une expérience narrative. La phrase inaugurale du conte se transforme en territoire mental, en paysage émotionnel où les histoires se croisent et se réécrivent. Ce territoire n’appartient ni au passé ni au présent ; il existe dans l’intervalle, dans ce moment suspendu où la mémoire devient création.
Chez Johanna Tordjman, raconter ne consiste pas à refermer une histoire, mais à la maintenir ouverte. Et c’est précisément dans cette ouverture que réside la puissance de son travail : une invitation à habiter la mémoire comme un espace vivant, mouvant, infiniment partagé.
PO4OR-Bureau de Paris