Il arrive que certaines figures émergent non pas parce qu’elles occupent une fonction visible, mais parce qu’elles redessinent silencieusement les structures qui produisent le visible lui même. Dans un paysage médiatique arabe en mutation rapide, marqué par la convergence entre information, culture et industrie créative, Jomana Alrashid incarne cette transformation profonde où la direction éditoriale devient un acte d’architecture culturelle. Son parcours ne peut être réduit à une trajectoire professionnelle linéaire ; il doit être compris comme l’expression d’un moment historique où les institutions médiatiques cherchent à réinventer leur rôle dans la narration globale.
Formée dans le journalisme et les sciences politiques, elle appartient à une génération qui ne considère plus le média comme un simple canal de diffusion, mais comme un espace stratégique où se construit une vision du monde. Cette perspective s’inscrit dans un contexte régional particulier : celui d’un Moyen Orient engagé dans une redéfinition accélérée de son image, de ses industries culturelles et de sa présence symbolique sur la scène internationale. Diriger une organisation comme la Saudi Research and Media Group ne signifie pas seulement gérer un portefeuille de publications ; cela implique de repenser la relation entre contenu, influence et innovation narrative.
L’une des dimensions les plus significatives de son approche réside dans la manière dont elle articule le journalisme traditionnel avec les nouvelles formes de storytelling global. À l’heure où les frontières entre médias, cinéma, plateformes numériques et industries créatives s’effacent progressivement, son travail illustre une transition vers une vision transversale de la production culturelle. La presse n’est plus isolée ; elle dialogue avec l’image, le spectacle et les formats hybrides qui définissent la culture contemporaine.
Cette transformation se manifeste particulièrement dans le développement de projets liés au cinéma et à la production audiovisuelle. La participation active à des initiatives comme le Red Sea International Film Festival révèle une compréhension aiguë du pouvoir symbolique du cinéma dans la construction d’un imaginaire collectif. Le festival ne constitue pas seulement un événement culturel ; il agit comme un laboratoire de narration où se rencontrent diplomatie culturelle, industrie créative et repositionnement international. À travers cette implication, une nouvelle conception du rôle des médias apparaît : non plus observateurs passifs, mais acteurs de la fabrication culturelle.
Le leadership de Jomana Alrashid se distingue également par une capacité à naviguer entre tradition institutionnelle et innovation. Dans des organisations marquées par une histoire éditoriale forte, introduire le changement nécessite une forme particulière d’intelligence stratégique : préserver l’identité tout en ouvrant des horizons nouveaux. Cette tension productive entre héritage et transformation définit en grande partie son influence. Elle ne cherche pas à rompre avec le passé, mais à reconfigurer ses possibilités.
Ce positionnement reflète un phénomène plus large dans le monde arabe contemporain, où l’investissement dans les industries culturelles devient un instrument de projection internationale. Les médias, autrefois centrés sur la transmission d’information, se transforment en plateformes de soft power capables de produire des récits compétitifs à l’échelle globale. Dans ce contexte, la direction médiatique prend une dimension politique au sens culturel du terme : elle participe à la construction d’une identité narrative collective.
La reconnaissance internationale, notamment par l’inclusion dans des listes influentes comme TIME100 Next, souligne cette dimension stratégique. Cependant, l’intérêt réel ne réside pas dans la distinction elle même, mais dans ce qu’elle révèle : la perception d’une nouvelle génération de leaders capables de transformer les industries médiatiques en moteurs d’innovation culturelle. Le regard extérieur valide une mutation déjà perceptible de l’intérieur : celle d’un paysage médiatique en quête de nouvelles formes d’expression.
Une autre caractéristique essentielle de son parcours est la capacité à intégrer la dimension féminine du leadership sans la réduire à une posture symbolique. Dans un environnement où la représentation des femmes évolue rapidement, son approche évite la rhétorique simpliste pour privilégier une pratique concrète du pouvoir. L’autorité se manifeste ici par la vision stratégique, la continuité et la construction d’écosystèmes durables plutôt que par la visibilité médiatique seule.
La transformation numérique constitue également un axe majeur. À une époque où les médias traditionnels font face à une fragmentation des audiences et à une concurrence accrue des plateformes technologiques, l’adaptation devient une nécessité existentielle. La stratégie adoptée ne se limite pas à la modernisation technologique ; elle implique une redéfinition du rapport entre contenu et public. L’objectif n’est plus seulement d’informer, mais de créer une expérience narrative immersive capable de retenir l’attention dans un environnement saturé d’images.
Cette vision trouve un écho particulier dans la relation entre médias arabes et audiences internationales. Longtemps enfermés dans des cadres régionaux, ces médias cherchent aujourd’hui à participer activement à la conversation globale. L’enjeu dépasse la traduction linguistique ; il s’agit de produire des récits capables de dialoguer avec d’autres imaginaires culturels sans perdre leur singularité. Dans ce processus, la direction éditoriale devient une forme de médiation entre cultures.
La notion de pont culturel apparaît ainsi comme une clé de lecture pertinente. Non pas un pont abstrait ou rhétorique, mais une infrastructure narrative qui permet aux histoires locales de circuler à l’échelle mondiale. Le rôle de la dirigeante médiatique consiste alors à orchestrer cette circulation, à sélectionner les voix, à définir les priorités et à créer des conditions favorables à l’émergence de nouveaux talents.
Au delà des chiffres et des structures organisationnelles, la véritable question demeure celle de l’impact symbolique. Comment une institution médiatique peut elle influencer la perception d’une région entière ? Comment peut elle contribuer à redéfinir les imaginaires collectifs ? Ces interrogations trouvent une réponse partielle dans la stratégie consistant à investir simultanément dans la presse, le cinéma, la production audiovisuelle et les initiatives culturelles. La convergence des formats devient une méthode pour amplifier la portée narrative.
Observer le parcours de Jomana Alrashid revient donc à analyser un moment charnière de l’histoire médiatique arabe. Un moment où la frontière entre producteur d’information et producteur de culture disparaît progressivement. Cette mutation exige des leaders capables de penser en termes d’écosystèmes plutôt qu’en termes de structures isolées. Elle requiert également une sensibilité particulière à la dimension symbolique des images et des récits.
Dans cette perspective, la fonction de dirigeante médiatique dépasse la gestion quotidienne pour devenir une forme d’écriture collective. Chaque décision éditoriale, chaque partenariat, chaque initiative culturelle contribue à écrire une histoire plus vaste : celle d’une région en train de redéfinir sa place dans le monde. Le leadership consiste alors à maintenir un équilibre entre ambition globale et ancrage local.
La singularité de cette trajectoire réside précisément dans cette capacité à conjuguer stratégie institutionnelle et intuition culturelle. Elle suggère que l’avenir des médias ne dépend pas seulement de la technologie ou des modèles économiques, mais de la vision narrative qui guide leur évolution. Dans un univers saturé d’informations, la véritable puissance réside dans la capacité à donner du sens.
Ainsi, plutôt que de considérer Jomana Alrashid comme une simple dirigeante influente, il devient plus juste de la lire comme une architecte du récit contemporain, participant à la transformation d’un paysage médiatique où l’image, le texte et le cinéma convergent pour produire une nouvelle grammaire culturelle. Son parcours illustre la transition d’un monde médiatique centré sur la diffusion vers un monde orienté vers la création d’expériences narratives globales.
PO4OR – Bureau de Paris