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Joseph Shami – Al-Jazzaf : quand l’exil devient une architecture musicale

Joseph Shami – Al-Jazzaf : quand l’exil devient une architecture musicale

Oudiste, compositeur et chanteur, Joseph Shami, connu également sous le nom d’Al-Jazzaf, construit depuis l’Europe un univers où la musique arabe, l’électronique et la mémoire syrienne cessent d’appartenir à des territoires séparés. Avec Warak Sham, son projet le plus structuré à ce jour, il transforme une identité fragmentée par la géographie en langage musical, entre racines, déplacement et recomposition.

Chez Joseph Shami, le oud n’est pas un symbole immobile.

Il porte une histoire, une mémoire et une appartenance évidentes au monde musical arabe, mais il n’est jamais traité comme une pièce de musée. Dans ses compositions, il dialogue avec le piano, la guitare électrique, les textures électroniques et des influences qui vont jusqu’à l’Afro House.

Ce choix esthétique pourrait être résumé trop rapidement par une formule devenue courante : « faire dialoguer l’Orient et l’Occident ». Mais cette lecture reste insuffisante.

Dans le travail de Shami, il ne s’agit pas seulement de rapprocher deux traditions musicales. Il s’agit plutôt de comprendre ce qui arrive à une identité lorsqu’elle se déplace, lorsqu’elle perd l’évidence de son territoire d’origine et lorsqu’elle doit se reconstruire dans un nouvel environnement culturel.

À cet endroit précis, Joseph Shami devient plus intéressant qu’un simple musicien de fusion.

Son œuvre commence à poser une question plus profonde : comment continuer à appartenir à un lieu lorsqu’on ne l’habite plus de la même manière ?

Al-Jazzaf, une identité artistique

Joseph Shami est également connu sous le nom d’Al-Jazzaf — الجزّاف.

Ce nom artistique accompagne aujourd’hui son identité publique et apparaît dans ses projets, ses affiches de concerts et ses collaborations. Il ne fonctionne donc pas comme un pseudonyme marginal, mais comme une composante réelle de sa présence artistique.

Cette double désignation — Joseph Shami et Al-Jazzaf — contient déjà quelque chose de son parcours.

D’un côté, l’individu, son histoire et son origine. De l’autre, une identité construite par la création.

C’est précisément cette seconde identité qui se développe dans ses projets récents : celle d’un artiste qui ne cherche plus seulement à préserver une tradition, mais à produire son propre territoire sonore.

Warak Sham, au-delà de l’album

Cette démarche trouve son expression la plus claire dans Warak Sham.

Le projet est composé de six chansons et de deux pièces instrumentales. Le oud, le piano et la guitare électrique structurent une partie importante de sa matière sonore, tandis que la production électronique élargit son vocabulaire.

Joseph Shami signe les compositions. Les textes sont attribués à Al Mazaj, tandis que Dennis Netto occupe une place centrale dans la production musicale et les arrangements.

Autour de ce noyau apparaissent également d’autres musiciens, notamment Salim Zahra à la guitare électrique et Majd Krezan dans certaines performances, ainsi que des collaborations ponctuelles liées aux différentes étapes du projet.

Mais ce qui révèle le plus clairement l’ambition de Warak Sham est la manière dont le projet a lui-même été présenté : non comme un simple album, mais comme une vision musicale associant le oud à l’Afro House, la nostalgie au son électronique, les racines à l’expansion.

Cette formulation est essentielle.

Elle permet de comprendre que le projet ne cherche pas simplement à moderniser un instrument ancien.

Il cherche à construire une continuité entre plusieurs temporalités et plusieurs géographies.

Le oud après le déplacement

Dans la tradition musicale arabe, le oud possède une charge symbolique considérable.

Il est lié au maqâm, à la poésie, à la mémoire savante de la musique orientale, mais aussi à une forme d’intimité sonore presque immédiatement reconnaissable.

Chez Joseph Shami, cette charge n’est pas effacée.

Elle est déplacée.

Le oud entre dans des environnements où il n’est plus nécessairement attendu : scènes alternatives, production électronique, club culture, rythmiques contemporaines.

Ce déplacement transforme sa fonction.

L’instrument cesse d’être seulement le signe d’une origine pour devenir un outil actif de recomposition.

On pourrait dire que, chez Shami, le oud connaît lui aussi une forme de migration.

Il quitte son cadre traditionnel sans perdre sa mémoire.

Il rencontre de nouvelles structures rythmiques, de nouvelles machines, d’autres habitudes d’écoute.

Et c’est précisément dans cette confrontation qu’une identité nouvelle commence à apparaître.

Une Syrie qui n’est plus seulement géographique

Le titre Warak Sham place immédiatement la Syrie et la notion de « Sham » au cœur du projet.

Mais il serait trop simple de lire cette référence comme une évocation nostalgique du pays quitté.

Chez un artiste dont la trajectoire s’est construite entre plusieurs villes et plusieurs scènes, l’idée de patrie devient nécessairement plus complexe.

Le territoire n’est plus seulement une réalité géographique.

Il devient langue, mémoire, geste, musique, imaginaire.

Dans les parcours liés au déplacement, l’identité nationale peut se fragmenter avant de se recomposer autrement.

Une partie demeure liée au lieu d’origine.

Une autre se transforme au contact du pays d’accueil.

Une troisième apparaît dans les espaces intermédiaires : les concerts, les collaborations, les voyages, les nouvelles communautés artistiques.

C’est dans cette zone intermédiaire que se situe aujourd’hui le travail de Joseph Shami.

La Syrie n’y disparaît pas.

Mais elle n’y reste pas non plus intacte.

Elle devient une matière culturelle en mouvement.

L’Europe comme espace de recomposition

La tournée de Warak Sham rend cette transformation particulièrement visible.

Le projet circule entre plusieurs villes européennes — Berlin, Leipzig, Paris, Essen, Utrecht — avant de poursuivre sa trajectoire vers d’autres territoires et vers le monde arabe.

À Paris, Joseph Shami a présenté une étape importante de l’album aux côtés de Dennis Netto et du musicien libanais Salim Zahra.

À Leipzig, le projet a rencontré une scène où se croisent performance live, musiques arabes et électronique.

À Hambourg, sa participation à Diarfest, dans le cadre de Kampnagel, inscrit le projet dans un environnement culturel européen plus large, avec une programmation qui associe musique live et DJ sets.

Ces déplacements ne sont pas seulement des dates de tournée.

Ils dessinent progressivement une nouvelle cartographie.

Le centre du projet n’est plus un lieu unique.

Il devient la circulation elle-même.

Du déracinement à la construction

Le discours sur les artistes issus de l’exil tombe souvent dans deux pièges.

Le premier consiste à réduire leur travail à la perte.

Le second consiste à célébrer systématiquement le « mélange des cultures » sans examiner ce que ce mélange implique réellement.

Dans le cas de Joseph Shami, l’intérêt se situe ailleurs.

L’exil ou le déplacement ne semblent pas fonctionner uniquement comme une expérience biographique à raconter.

Ils deviennent une méthode de construction artistique.

Le rapport entre le oud et l’électronique illustre cette logique.

Il ne s’agit pas de placer une couche occidentale sur une matière orientale.

Il s’agit de faire coexister plusieurs dimensions d’une même expérience contemporaine.

Un musicien syrien vivant en Europe n’existe pas alternativement comme « Oriental » puis comme « Européen ».

Il vit les deux réalités simultanément.

La musique devient alors capable de traduire cette simultanéité.

Une dimension spirituelle sans folklore

Une autre dimension apparaît dans l’univers associé à Joseph Shami : celle de la spiritualité et de certaines références au patrimoine poétique ou soufi.

Il convient ici d’être précis.

La présence de cette dimension ne signifie pas qu’il faille enfermer son travail dans la catégorie de la « musique soufie ».

Ce serait une simplification.

Ce qui paraît plus important est l’usage d’une sensibilité spirituelle comme espace de profondeur.

La tradition soufie, dans son rapport à l’intériorité, au dépassement et à la recherche de sens, offre un langage particulièrement pertinent pour une œuvre traversée par la question de l’appartenance.

Lorsque le territoire devient instable, l’identité cherche parfois un autre centre.

Ce centre peut être culturel, artistique ou spirituel.

Chez Shami, la musique semble précisément fonctionner comme ce lieu de continuité.

Elle permet de conserver une relation avec l’origine tout en acceptant sa transformation.

Leli Lel, une continuité du projet

La sortie de Leli Lel – ليلي ليل prolonge cette logique.

Joseph Shami y est crédité comme compositeur, aux côtés de Dennis Netto pour le travail musical et les arrangements. Majd Krezan intervient également comme invité à la guitare, tandis qu’Al Mazaj signe les paroles.

L’importance de cette sortie tient moins à la simple existence d’un nouveau morceau qu’à la continuité qu’elle révèle.

Le projet ne repose pas sur une juxtaposition occasionnelle de styles.

Une équipe, un vocabulaire sonore et une méthode commencent à se stabiliser.

Autrement dit, une signature apparaît.

Refuser le rôle du « musicien oriental »

Pour Joseph Shami, le véritable défi se situe peut-être désormais à cet endroit.

Un artiste arabe installé en Europe peut facilement être enfermé dans une fonction culturelle : représenter l’Orient.

Le public, les institutions ou les médias attendent alors de lui qu’il fournisse des signes identifiables : un instrument traditionnel, une référence au pays d’origine, une esthétique de l’exil.

Cette visibilité peut être utile.

Mais elle peut aussi devenir une limite.

Le travail de Shami devient particulièrement pertinent lorsqu’il échappe à cette assignation.

Le oud reste présent, mais il cesse d’être un passeport culturel.

La Syrie reste présente, mais elle n’est plus un argument identitaire suffisant.

L’électronique est utilisée, mais elle ne sert pas à produire artificiellement une image de modernité.

Tout commence alors à converger vers une seule question : quel langage peut naître d’une identité qui n’est plus entièrement contenue par un seul territoire ?

Un pont, mais surtout un troisième espace

La formule du « pont entre l’Orient et l’Occident » correspond évidemment à une partie du parcours de Joseph Shami.

Mais elle ne suffit plus.

Un pont relie deux rives tout en laissant chacune intacte.

Or le travail de Shami semble indiquer autre chose.

Les deux rives elles-mêmes se transforment.

L’Orient qu’il porte n’est plus exactement celui qu’il a quitté.

L’Europe qu’il habite n’est plus seulement un espace extérieur.

Entre les deux apparaît un troisième territoire.

Un territoire artistique.

C’est là que le projet prend sa véritable dimension.

L’identité n’y est plus une donnée héritée ; elle devient une construction.

Une œuvre encore en mouvement

Joseph Shami n’appartient pas encore à la catégorie des artistes dont l’influence institutionnelle ou internationale serait définitivement établie.

Son parcours est encore en phase d’expansion.

Mais c’est précisément ce moment qui mérite d’être observé.

Car il correspond à la période où un musicien cesse progressivement d’être défini uniquement par ses influences et commence à construire un langage reconnaissable.

Avec Warak Sham, les tournées européennes, les collaborations avec Dennis Netto, Salim Zahra, Majd Krezan et d’autres artistes, ainsi que le développement d’une identité visuelle cohérente autour d’Al-Jazzaf, plusieurs éléments convergent désormais.

Ils dessinent moins une carrière achevée qu’une trajectoire.

Et cette trajectoire repose sur une idée forte : le déplacement ne condamne pas nécessairement l’identité à la dissolution.

Il peut aussi provoquer sa reconstruction.

Chez Joseph Shami, cette reconstruction passe par la musique.

Le pays fragmenté par la géographie devient mémoire.

La mémoire devient son.

Le son circule.

Et, dans cette circulation, l’appartenance cesse progressivement d’être une question de frontière.

Elle devient une manière de créer.

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