Entre calcul et narration, entre structure mentale et intuition artistique, certains parcours dessinent une trajectoire singulière qui dépasse la simple évolution professionnelle. Celui de Kareem Sorour s’inscrit dans cette zone hybride où le déplacement d’un champ à un autre ne constitue pas une rupture mais une transformation progressive du regard. Acteur, auteur et créateur en devenir constant, il incarne une génération d’artistes arabes qui refusent les catégories fixes pour construire une présence fondée sur le mouvement, la réflexion et l’exploration.

Né en Égypte en 1987, son parcours commence loin des plateaux de tournage et des scènes théâtrales. Formé initialement en ingénierie, il évolue dans un univers dominé par la logique, la structure et l’analyse. Pourtant, cette étape ne doit pas être perçue comme une simple parenthèse avant l’art. Elle constitue plutôt une matrice invisible, une manière d’appréhender le monde à travers la construction et l’organisation. Dans son approche artistique ultérieure, cette dimension se traduit par une attention particulière à la structure narrative, à la cohérence interne des personnages et à la précision du geste.

Le passage vers le théâtre puis vers le cinéma marque un déplacement essentiel : quitter la certitude des équations pour entrer dans l’incertitude du jeu. Au sein de l’Institut supérieur des arts dramatiques, il découvre que l’interprétation n’est pas uniquement une performance extérieure, mais un travail de déconstruction intérieure. Habiter un rôle signifie alors écouter ses silences, comprendre ses contradictions et accepter ses zones d’ombre. Cette approche confère à son jeu une dimension introspective, souvent éloignée de l’expressivité spectaculaire privilégiée par certains formats télévisuels.

Ses premières apparitions dans des séries populaires telles que Al Ab Al Rouhi, Kalabsh ou Qamar Hadi permettent d’identifier les contours d’un acteur qui cherche moins à s’imposer qu’à observer. Dans ces univers narratifs souvent marqués par des codes forts, il s’inscrit comme une présence attentive, capable de donner une densité particulière à des personnages situés entre lumière et obscurité. Cette position intermédiaire devient progressivement une signature : ni héros traditionnel ni simple silhouette, mais un interprète qui explore les marges du récit.

Cependant, ce qui distingue véritablement son parcours est l’ouverture vers l’écriture. La participation à la création narrative, notamment à travers des projets liés à la série Aswad Bahit, révèle un désir de dépasser la frontière entre exécution et conception. Écrire signifie pour lui interroger le processus même de représentation : comment une idée devient-elle personnage ? Comment une expérience intime se transforme-t-elle en récit collectif ? Cette double position d’acteur et d’auteur enrichit sa compréhension du médium et lui permet d’habiter les œuvres à différents niveaux.

Dans cette dynamique, le film Fi Ezz El Dohr représente une étape charnière. Fruit de plusieurs années de préparation, ce projet s’inscrit comme une tentative d’élargir le champ d’expression vers une dimension plus cinématographique et plus introspective. Le film ne se réduit pas à une expérience artistique isolée ; il reflète une volonté de questionner les normes narratives et d’ouvrir un espace pour des sujets rarement abordés dans le cinéma commercial. À travers cette participation, Sorour s’inscrit dans un mouvement plus large qui cherche à renouveler les formes de narration dans le paysage audiovisuel arabe.

Au-delà de la filmographie, ce qui attire l’attention est la manière dont il construit sa présence publique. Dans un contexte où la visibilité médiatique repose souvent sur l’exposition immédiate et la multiplication des images, il privilégie une approche plus réfléchie, où chaque apparition semble prolonger une réflexion sur l’identité artistique. Les réseaux sociaux deviennent alors un prolongement du laboratoire créatif plutôt qu’un simple outil promotionnel. Cette posture témoigne d’une conscience aiguë des mutations contemporaines de la figure de l’artiste, désormais appelée à naviguer entre différents espaces de représentation.

Cette capacité à circuler entre disciplines et formats fait écho à une transformation plus globale du rôle de l’acteur aujourd’hui. Là où les générations précédentes pouvaient se définir par une spécialisation claire, les artistes contemporains embrassent souvent une pluralité de pratiques. Chez Sorour, cette pluralité ne se présente pas comme une dispersion, mais comme une recherche de cohérence. L’ingénieur, l’acteur et l’auteur ne sont pas trois identités distinctes, mais les facettes d’un même processus d’exploration.

L’importance de cette trajectoire réside également dans son potentiel symbolique. Dans un monde artistique arabe en pleine mutation, marqué par l’émergence de nouvelles plateformes et par une redéfinition des frontières culturelles, des figures capables de traverser les disciplines deviennent essentielles. Elles incarnent une transition vers une conception plus fluide de la création, où les rôles traditionnels se redéfinissent et où l’artiste devient à la fois interprète, penseur et architecte de son propre récit.

La notion de présence constitue un fil conducteur dans ce parcours. Plutôt que de chercher une reconnaissance immédiate, il semble privilégier un processus de maturation progressive. Chaque projet apparaît comme une étape vers une compréhension plus profonde de ce que signifie exister à l’écran. Cette démarche rappelle que le jeu d’acteur ne consiste pas uniquement à représenter une fiction, mais à créer un espace de dialogue entre l’expérience personnelle et la mémoire collective.

Le passage de la télévision vers le cinéma, puis vers l’écriture, témoigne d’un désir constant de renouvellement. Il ne s’agit pas simplement d’élargir un CV, mais de déplacer le centre de gravité de la création. En assumant cette évolution, Sorour s’inscrit dans une tradition d’artistes pour lesquels la carrière n’est pas une ligne droite mais une série de bifurcations. Cette dimension expérimentale pourrait devenir, à terme, l’un des éléments les plus significatifs de son identité artistique.

Dans un paysage culturel souvent dominé par des trajectoires rapides et des succès immédiats, son cheminement propose une autre temporalité : celle de la construction lente. Cette temporalité offre un espace pour l’erreur, l’apprentissage et la transformation. Elle permet également d’observer comment un artiste peut intégrer ses expériences passées pour enrichir son présent, plutôt que de les effacer.

Ainsi, Kareem Sorour apparaît moins comme une figure achevée que comme un processus en cours. Son intérêt ne réside pas uniquement dans ses réalisations actuelles, mais dans la direction qu’il esquisse : celle d’un artiste capable de relier pensée analytique et sensibilité narrative, performance et écriture, visibilité et introspection. Cette tension entre différentes dimensions constitue peut-être la clé de son identité artistique et explique pourquoi son parcours mérite d’être observé avec attention.

Plus qu’un simple acteur en transition, il incarne une question ouverte : comment habiter le récit aujourd’hui, lorsque les frontières entre disciplines s’effacent et que la création devient un espace de circulation permanente ? En traversant ces territoires multiples, il propose une réponse en construction, une forme de présence qui ne se définit pas par la stabilité mais par la capacité à évoluer. Et c’est précisément dans cette recherche continue que se dessine la singularité de son parcours.

PO4OR -Bureau de Bagdad