La nomination de Khaldoon Al Mubarak à la présidence de l’International Business Council (IBC) du World Economic Forum constitue un événement d’une portée qui dépasse largement le cadre d’un simple changement de gouvernance. Elle s’inscrit dans une dynamique plus profonde : celle d’une reconfiguration progressive des centres d’influence économique, où le Moyen-Orient — et en particulier le Golfe — cesse d’être uniquement un pôle de capitaux pour devenir un acteur structurant de la réflexion stratégique mondiale.
L’International Business Council n’est pas une instance honorifique. Il réunit certaines des figures les plus influentes du capitalisme mondial, issues des secteurs de l’investissement, de l’industrie, de la technologie, de l’énergie et de la finance. Son rôle consiste à contribuer à l’élaboration des orientations économiques globales, à nourrir le dialogue entre entreprises et décideurs publics, et à promouvoir des modèles de gouvernance compatibles avec les défis contemporains : transition énergétique, résilience des chaînes de valeur, transformations technologiques, responsabilité sociale et stabilité géopolitique.
Que cette présidence soit confiée, pour la première fois depuis la création de l’IBC, à une personnalité issue du Moyen-Orient n’est pas un hasard. Ce choix reflète une reconnaissance implicite : celle de la montée en puissance de nouveaux pôles décisionnels, capables de conjuguer capital, vision stratégique et capacité d’exécution à l’échelle internationale.
Le parcours de Khaldoon Al Mubarak éclaire cette décision. À la tête de Mubadala, il a incarné une forme de leadership discret mais structurant, fondé sur l’investissement de long terme, la diversification économique et l’anticipation des mutations sectorielles. Son approche ne relève ni de la spéculation à court terme ni de la communication institutionnelle ; elle s’inscrit dans une logique d’architecture économique, où chaque décision s’insère dans un écosystème global cohérent.
Cette culture du temps long constitue précisément l’un des atouts recherchés aujourd’hui au sein des instances comme l’IBC. Dans un contexte marqué par la volatilité, les tensions géopolitiques et l’incertitude technologique, la capacité à penser au-delà des cycles conjoncturels devient une compétence stratégique rare. Le leadership attendu n’est plus seulement financier ; il est systémique.
La désignation d’Al Mubarak peut également être lue comme un signal adressé aux marchés et aux gouvernements : l’économie mondiale n’est plus pilotée exclusivement depuis les capitales traditionnelles du Nord. Les économies du Golfe, longtemps perçues à travers le prisme de la rente énergétique, se positionnent désormais comme des laboratoires de transformation, capables d’investir dans l’innovation, les infrastructures, la transition énergétique et les industries de demain.
Pour le World Economic Forum, cette nomination participe d’un rééquilibrage nécessaire. L’institution, souvent critiquée pour sa vision occidentalo-centrée, cherche à intégrer des perspectives issues de régions désormais incontournables dans la dynamique économique globale. Le Moyen-Orient, par sa capacité d’investissement, sa position géostratégique et son rôle croissant dans la stabilisation de certains marchés, s’impose naturellement dans ce dialogue.
Il serait toutefois réducteur d’interpréter cette évolution uniquement sous l’angle géographique. Le choix d’Al Mubarak traduit aussi une préférence pour des profils hybrides : des dirigeants capables de dialoguer avec les sphères politiques sans s’y confondre, d’opérer dans des environnements multiculturels, et de comprendre les interactions complexes entre finance, technologie et enjeux sociétaux.
Le mandat de deux ans qui s’ouvre pour la présidence de l’IBC sera observé de près. Les attentes sont élevées, non pas en termes d’annonces spectaculaires, mais de capacité à structurer un agenda crédible autour de questions clés : gouvernance responsable, transition énergétique réaliste, financement de l’innovation, et intégration des économies émergentes dans les chaînes de valeur mondiales.
Dans ce contexte, la présence d’un dirigeant issu du monde de l’investissement stratégique, et non d’un pur technocrate ou d’un acteur politique, pourrait favoriser une approche pragmatique. Une approche où les engagements ne se limitent pas aux déclarations de principe, mais s’accompagnent de mécanismes concrets, mesurables et finançables.
Au-delà de la personne de Khaldoon Al Mubarak, cette nomination symbolise une étape. Elle marque le passage d’un Moyen-Orient longtemps considéré comme périphérique dans la gouvernance économique mondiale, à une région désormais intégrée au cœur des processus de décision. Non plus comme spectatrice, ni même comme bailleur de fonds, mais comme force de proposition et de structuration.
Dans un monde en quête de nouveaux équilibres, ce déplacement du centre de gravité n’est ni anodin ni temporaire. Il témoigne d’un capitalisme en recomposition, où l’influence se mesure moins à l’ancienneté des institutions qu’à la capacité d’anticiper, d’investir et de relier les économies entre elles. À ce titre, la présidence de l’International Business Council par Khaldoon Al Mubarak s’inscrit pleinement dans l’air du temps : celui d’un pouvoir économique devenu multipolaire, complexe et profondément interconnecté.
PO4OR – Bureau de Dubai