Il existe des trajectoires artistiques qui résistent naturellement aux formats courts, aux résumés rapides et aux lectures pressées. Celle de Khaled Al-Sawwy appartient à cette catégorie exigeante. Non par refus de la visibilité, mais par fidélité à une logique intérieure qui privilégie la profondeur sur l’exposition, la durée sur l’instant, et la complexité humaine sur la simplification médiatique. Le considérer comme une simple figure de l’écran serait passer à côté de l’essentiel : Khaled Al-Sawwy est un artiste de structure, un homme pour qui jouer, écrire et penser relèvent d’un même geste fondamental.
Dès ses premières apparitions marquantes, il est apparu clairement que son rapport au jeu ne relevait pas d’une virtuosité démonstrative. Al-Sawwy n’a jamais cherché à briller par l’effet, mais à habiter les rôles de l’intérieur. La performance, chez lui, n’est pas un objectif, mais une conséquence. Ce qui le distingue, c’est cette capacité à transformer chaque personnage en espace de questionnement : sur le pouvoir, la fragilité, la domination, la peur, la loyauté ou la défaite intime. Ses rôles ne s’additionnent pas comme des succès successifs ; ils dialoguent entre eux, construisant un ensemble cohérent où chaque figure semble prolonger une interrogation laissée ouverte par la précédente.
Le temps joue un rôle central dans cette cohérence. Khaled Al-Sawwy est l’un de ces rares acteurs qui acceptent que le temps s’inscrive dans le corps et dans la voix. Il ne cherche ni à masquer l’âge, ni à figer une image. Au contraire, l’expérience accumulée devient matière de jeu. Les silences s’allongent, les regards se chargent, la parole se fait plus dense. Cette évolution n’est pas une perte de puissance, mais un déplacement de l’énergie : de l’extérieur vers l’intérieur, du geste vers le sens. Regarder aujourd’hui Khaled Al-Sawwy, c’est percevoir un acteur dont chaque apparition porte la mémoire des précédentes.
Cette profondeur ne s’explique pleinement que si l’on prend en compte son autre visage, trop souvent relégué au second plan : celui de l’écrivain. Al-Sawwy n’est pas un acteur qui écrit par intermittence, mais un auteur à part entière, pour qui la langue constitue un territoire de recherche aussi exigeant que la scène ou le plateau. Ses livres ne relèvent ni de l’anecdote ni de l’autobiographie déguisée. Ils explorent des zones de tension où l’individu se heurte à des forces qui le dépassent : systèmes, idéologies, violences diffuses, fractures intérieures. La narration y est dense, parfois rude, toujours habitée par une conscience aiguë de l’ambiguïté humaine.
Cette pratique de l’écriture éclaire son travail d’acteur d’une lumière nouvelle. Elle explique son attention presque obsessionnelle au texte, à la musicalité du dialogue, à la charge symbolique de chaque mot. Elle explique aussi pourquoi ses personnages semblent toujours penser, même lorsqu’ils se taisent. Al-Sawwy joue des êtres traversés par un monologue intérieur, comme si la parole écrite continuait de résonner sous la parole prononcée. Le spectateur le perçoit instinctivement : il y a, derrière chaque rôle, une épaisseur invisible, une architecture mentale qui ne se livre jamais totalement mais qui soutient l’ensemble.
Être à la fois acteur et écrivain n’est pas, chez lui, une juxtaposition de compétences. C’est un même regard porté sur le monde par des moyens différents. Le corps, la voix, le silence d’un côté ; la phrase, la construction narrative, la durée de l’autre. Dans les deux cas, il s’agit de sonder l’humain sans complaisance. Cette double pratique lui permet de refuser les oppositions faciles entre art populaire et art intellectuel. Son œuvre circule entre ces pôles sans jamais se renier, assumant la complexité comme condition de sincérité.
Les moments de fragilité personnelle, la maladie, les absences, les retours, n’ont jamais été transformés en capital symbolique. Ils se sont intégrés à son parcours avec pudeur, modifiant subtilement sa manière d’être présent au monde et à l’art. Cette dimension existentielle donne à ses œuvres récentes une tonalité particulière : moins démonstrative, plus méditative, parfois traversée par une douceur grave. Il ne s’agit pas d’un repli, mais d’un approfondissement. Là où d’autres cherchent à occuper l’espace, Khaled Al-Sawwy choisit de le densifier.
Son rapport au public s’inscrit dans la même logique. Il ne séduit pas par la proximité factice, mais par la reconnaissance silencieuse. Le public ne se voit pas flatté, mais respecté. Cette relation repose sur une forme de confiance : confiance dans l’intelligence du spectateur ou du lecteur, confiance dans sa capacité à accueillir des personnages imparfaits, parfois dérangeants, toujours humains. C’est cette confiance qui permet à son travail de traverser les époques sans perdre de sa pertinence.
Ainsi, Khaled Al-Sawwy ne relève ni de la catégorie de la star éphémère, ni de celle de l’intellectuel distant. Il occupe un espace intermédiaire, rare, où l’art reste lié à une responsabilité morale sans se transformer en discours. Son œuvre, qu’elle soit écrite ou incarnée, ne cherche pas à donner des leçons, mais à maintenir ouvertes des questions essentielles. Elle invite à ralentir, à regarder plus attentivement, à accepter la complexité plutôt que de la fuir.
C’est pour cette raison qu’il ne peut être réduit à une matière d’actualité ou à un objet de consommation rapide. Khaled Al-Sawwy est un texte vivant, une trajectoire qui gagne à être relue, revisitée, interrogée à distance. Un artiste dont la valeur ne se mesure pas à l’intensité d’un moment, mais à la continuité d’une pensée et d’une présence. Un de ces rares créateurs dont le travail, aujourd’hui comme demain, continue de parler à ceux qui cherchent dans l’art autre chose qu’un simple divertissement.
Ali Al Hussien- Paris