L'acteur égyptien Abdel Rahman Abou Zahra s'est éteint le 11 mai 2026, à l'âge de 92 ans, au terme d'une carrière artistique de près de six décennies qui a fait de lui l'un des visages les plus marquants du théâtre, du cinéma et de la télévision en Égypte et dans le monde arabe. Bien qu'il ait rarement occupé le premier rôle dans ses œuvres, son jeu posé, sa voix singulière et sa capacité à incarner des personnages complexes avec une précision expressive lui ont valu une place à part, tant auprès du public que des professionnels du secteur.
Une enfance à Damiette et un talent révélé sur les bancs de l'école
Né en 1934 à Damiette dans une famille égyptienne conservatrice, Abou Zahra a grandi dans un environnement qui a durablement marqué sa personnalité, reconnue pour sa rigueur et son sérieux. Les premiers signes de son talent sont apparus pendant ses années d'école, où il imitait ses professeurs et improvisait des scènes devant ses camarades, avant de trouver dans le théâtre scolaire l'espace où ce talent a véritablement pris forme.
Il s'est rapidement distingué parmi les élèves de sa génération, remportant la médaille d'or du meilleur acteur à l'échelle nationale — une reconnaissance qui l'a encouragé à intégrer l'Institut supérieur des arts dramatiques, sur les conseils de l'un de ses professeurs. Diplômé en 1958, il a rejoint un an plus tard le Théâtre national égyptien, marquant le début d'un parcours professionnel qui allait s'étendre sur près de soixante ans.
Le théâtre, un point de départ qu'il n'a jamais quitté
Le nom d'Abou Zahra est resté indissociable du théâtre depuis ses débuts : c'est sur cette scène qu'il a forgé ses outils d'acteur et appris à maîtriser sa voix et ses émotions face au public. Ses premiers pas se sont faits dans la pièce Le Retour de la jeunesse de Tawfiq al-Hakim, avant qu'il ne se fasse remarquer dans plusieurs productions des années 1960 telles que Al-Farafir, Yassine et Bahiya, Bir al-Sullam et La Fleur du cactus — des œuvres qui révélaient déjà sa capacité à passer d'un registre populaire à un registre symbolique ou social.
Connu parmi ses pairs pour sa discipline exemplaire et sa rapidité à mémoriser les textes, il a rapidement obtenu des rôles principaux d'envergure, notamment dans Début et Fin, après le désistement de l'acteur Omar El-Hariri, puis dans Al-Mahroussa, suite au décès de l'acteur Salah Sarhan. Il poursuit sa présence sur les planches dans les années 1970 et 1980 avec des pièces comme Balad Barra, Plus fort que le temps, Sett al-Malak, Cirque la vie et Le Jeu du sultan, puis dans les années 1990 et 2000 avec La Chemise du bonheur, Diwan al-Baqar, Miniatures historiques et Proche et étranger. Même après son passage marqué vers le cinéma et la télévision, le théâtre est resté pour lui l'espace le plus proche de sa formation artistique.
La télévision, un terrain de diversité qui a forgé sa popularité
Le passage à la télévision a constitué un tournant décisif dans la notoriété d'Abou Zahra. Pendant des années, il a incarné des figures historiques exigeantes dans des productions telles que Omar ibn Abdel Aziz, Le Roi Farouk, Al-Tariq ou Une reine en exil, se faisant remarquer par sa maîtrise de l'arabe classique et sa capacité à restituer la profondeur psychologique et historique de ses personnages.
À l'inverse, il a su toucher le grand public à travers des personnages populaires et chaleureux, au premier rang desquels « Maître Ibrahim Sardina » dans la série Je ne vivrai pas dans la djellaba de mon père, devenu au fil du temps l'un des grands repères de la fiction télévisée égyptienne et arabe, grâce à sa légèreté et à son humanité simple. Il a également participé à d'autres productions comme Al-Masrawiya, Quand le renard est pris au piège, Qui a tiré sur Hind Allam et Nous ne semons pas les épines, confirmant tout au long de sa carrière sa capacité à se glisser dans des univers et des styles de jeu très différents.
Une empreinte cinématographique malgré des rôles parfois secondaires
Abou Zahra a marqué le cinéma égyptien d'une empreinte durable, même dans des rôles de second plan, grâce à un jeu sobre et à sa capacité à donner une véritable épaisseur humaine à ses personnages. Ses participations couvrent des registres sociaux, psychologiques et politiques variés, dans des films comme Bir al-Hirman, Le Choix, Les Rues arrière, Confessions d'une femme et La Terre de la peur, ainsi que Al-Jazira, L'Amour des filles, Mamie redoutable et La Sauvage. Parmi ses rôles cinématographiques les plus marquants figure son incarnation du président égyptien défunt Mohamed Naguib dans le film Nasser, illustration de son talent pour restituer des personnages réels avec une grande précision.
Une voix inoubliable, du doublage à la radio
L'influence d'Abou Zahra ne s'est pas limitée à l'écran et à la scène : il a également laissé une empreinte forte dans le doublage et les productions destinées aux enfants, grâce à sa voix si particulière. Son nom est resté associé, pour des générations entières, au personnage de « Scar » dans la version arabe du film Le Roi Lion, devenu l'un des doublages les plus célèbres du monde arabe. Il a aussi prêté sa voix au film d'animation Le Chevalier et la Princesse, incarnant le personnage du « sorcier Abou al-Riyah », avec une performance chantée remarquée, en plus de sa présence radiophonique restée gravée dans la mémoire des enfants des années 1970 et 1980 à travers l'émission Oncle Ragab et la boîte à merveilles.
Une vie de famille stable, loin des projecteurs
Loin de sa longue carrière artistique, Abou Zahra a mené une vie familiale paisible. Il est resté marié pendant plus de cinquante ans à l'écrivaine Salwa El-Rafei, une relation dont il parlait toujours avec une grande gratitude, soulignant qu'elle avait su composer avec son caractère parfois vif et sa franchise sans détour, tout en demeurant son plus proche soutien. Le couple a eu trois enfants Ahmed, May et Sahar — et la fibre artistique et culturelle de la famille s'est transmise à la génération suivante : son fils Ahmed s'est tourné vers la musique après des études en Allemagne, ses petites-filles Amira et Mariam se sont distinguées dans la pratique musicale, tandis qu'une autre petite-fille, Sara Sabry, s'est fait connaître dans la création de contenu. L'acteur avait par ailleurs évoqué, dans de précédentes interviews, le rôle essentiel de sa famille à ses côtés pendant son combat contre le cancer.
Des différends administratifs et financiers dans ses dernières années
Les dernières années de la vie d'Abou Zahra ont été marquées par des polémiques qui ont suscité une vive émotion en Égypte, après que son fils Ahmed a révélé que son père avait été confronté à des problèmes administratifs et financiers. En 2025, le versement de sa pension mensuelle a été suspendu à la suite d'une notification officielle de l'état civil annonçant à tort son décès une information aussitôt démentie par la famille, qui a confirmé que l'acteur était toujours en vie mais que son état de santé ne lui permettait pas d'effectuer lui-même les démarches nécessaires. Son fils a également révélé un gel de la pension lié à des arriérés fiscaux, provoquant une vive controverse sur les réseaux sociaux, avant que les autorités compétentes n'interviennent pour résoudre la situation et lever le blocage sur ses comptes bancaires.
Un long parcours médical avant la fin
Abou Zahra a souffert d'un cancer, et s'était rendu en Allemagne pour y subir une opération délicate, à la demande de son fils, dans le même établissement hospitalier qui avait par la suite accueilli l'ancien président égyptien Hosni Moubarak pour ses propres soins. Dans les dernières semaines de sa vie, il a connu une grave dégradation de son état de santé qui a nécessité son transfert en soins intensifs, après des épisodes de détresse respiratoire et de pertes de conscience répétées. Son fils Ahmed a précisé que les examens avaient révélé une atteinte pulmonaire et une baisse importante du taux d'oxygène dans le sang, rendant nécessaire une assistance respiratoire artificielle, son état restant instable jusqu'à son décès.
Un héritage artistique difficile à égaler
Avec la disparition d'Abdel Rahman Abou Zahra, le monde artistique égyptien et arabe perd l'un des acteurs les plus marquants de sa génération, laissant derrière lui un héritage qui traverse le théâtre, la fiction télévisée, le cinéma et le doublage. Sa renommée ne tient pas seulement à son talent et à son professionnalisme, mais aussi à son humanité et à l'image qu'il a su incarner : celle d'un artiste attaché à la simplicité, à la rigueur et au respect de son métier autant de qualités qui expliquent qu'il demeure, aujourd'hui encore, présent dans la mémoire de générations entières de spectateurs arabes.