Un consensus discret mais solide traverse depuis plusieurs décennies les milieux spécialisés : la traduction française demeure aujourd’hui le vecteur européen le plus rigoureux et le plus structurant pour la circulation des littératures arabes. Cette position ne relève ni d’un réflexe francocentré ni d’une hiérarchie symbolique, mais d’un ensemble de facteurs objectifs où se croisent précision linguistique, tradition éditoriale et existence d’un lectorat réellement constitué.

La langue française offre, plus que toute autre langue européenne, un cadre d’accueil capable de restituer les complexités syntaxiques, rythmiques et symboliques des textes arabes. Cette capacité ne tient pas uniquement à la proximité historique ou à la densité des échanges culturels, mais aussi à l’existence d’une véritable école de traducteurs arabisants, formés sur le temps long, souvent universitaires, parfois écrivains eux-mêmes, conscients des enjeux esthétiques autant que politiques de leur travail.

À cet égard, la place occupée par la littérature égyptienne dans le paysage éditorial français est significative. Depuis plusieurs décennies, elle bénéficie d’une présence continue, marquée non seulement par la diversité des auteurs traduits, mais aussi par un phénomène plus rare dans le champ des littératures traduites : la réimpression, voire la multiplication des tirages pour un même ouvrage. Ce signal, modeste en apparence, est pourtant décisif. Il atteste d’un lectorat réel, fidèle, et non d’une simple curiosité ponctuelle.

Il serait toutefois impossible d’évoquer cette dynamique sans rappeler l’impact structurant de la reconnaissance internationale accordée à Naguib Mahfouz, dont le prix Nobel a agi comme un révélateur, plus que comme un déclencheur. Loin de figer la réception des littératures arabes dans un exotisme figé, cette reconnaissance a contribué à déplacer le regard, à rendre visibles des œuvres dont la richesse formelle et la profondeur humaine n’ont rien à envier aux grandes traditions romanesques européennes ou mondiales. Dans le champ poétique également, de nombreuses voix arabes ont démontré qu’elles pouvaient être lues, ressenties et partagées par un lecteur européen avec une intensité comparable à celle suscitée par ses propres poètes.

La question de la traduction, cependant, ne peut être dissociée de ses contraintes matérielles. Traduire depuis l’arabe est une entreprise coûteuse, longue, exigeante, dont la rentabilité commerciale demeure incertaine. Les maisons d’édition européennes, majoritairement privées, ne fonctionnent pas selon une logique de service public culturel. Elles arbitrent, sélectionnent, calculent. Cette réalité économique, souvent occultée dans les débats idéologiques, constitue pourtant un paramètre central.

Ainsi, lorsque des maisons françaises comme Actes Sud ont publié, dès les années 1990, des auteurs tels que Sonallah Ibrahim, Mahmoud Darwich, Nabil Naoum ou Ibrahim Abdel Meguid, il ne s’agissait ni d’un geste militant naïf ni d’un simple alignement sur des attentes occidentales supposées. C’était aussi un pari éditorial, assumé, risqué, fondé sur une conviction littéraire plus que sur une certitude de succès.

Certains observateurs continuent néanmoins de formuler des réserves, affirmant que les choix de traduction répondraient à une vision occidentale préexistante du monde arabe, privilégiant les récits de domination, de violence ou de transgression. Cette critique mérite d’être entendue, mais elle appelle une question plus décisive encore : pourquoi le monde arabe ne soutient-il pas structurellement ses propres traductions ? Pourquoi les ressources financières disponibles ne sont-elles pas mobilisées pour accompagner le travail des traducteurs, sécuriser les éditeurs, élargir les corpus ?

Le traducteur arabisant, souvent au cœur de ce processus, travaille en pleine conscience du déséquilibre économique qui l’attend. Il sait que le retour financier sera limité, parfois symbolique. Il engage pourtant son temps, son énergie, sa compétence. Ce risque intellectuel et personnel justifierait un soutien clair des institutions culturelles arabes, qu’il s’agisse d’organismes publics ou de structures régionales. La prise en charge du seul coût de la traduction, par des entités telles que UNESCO ou ses équivalents arabes, suffirait déjà à modifier profondément l’équation éditoriale européenne.

Il faut enfin dissiper un malentendu persistant : les écrivains arabes n’écrivent pas pour être traduits. Ni Salwa Bakr, ni Hanan al-Shaykh, ni Mahmoud Darwich, ni Gamal Ghitany, ni Sonallah Ibrahim n’ont conçu leurs œuvres en fonction d’un lectorat étranger. Ils écrivaient depuis une nécessité intérieure, une urgence esthétique et humaine. Une littérature pensée pour la traduction perd, par définition, ce qui la rend traduisible.

Le véritable enjeu est ailleurs. Tant que les gouvernements arabes continueront à percevoir la lecture européenne de leurs littératures comme une menace symbolique, ils passeront à côté de l’essentiel. Un roman ou un recueil de poésie offre une connaissance de l’“arabe” comme expérience humaine, infiniment plus juste et plus profonde que les images politiques ou touristiques dominantes. La traduction n’est pas un risque. Elle est un espace de reconnaissance, de complexité et de dialogue réel.

Dans ce sens, la langue française demeure aujourd’hui, plus que toute autre, un carrefour décisif pour cette rencontre. Non comme un filtre idéologique, mais comme un lieu de passage, de transmission et, potentiellement, de rééquilibrage des regards.

ALI AL-HUSSIEN - PARIS