Il n’entre pas dans les lieux comme on entre dans un décor. Il s’y installe avec une vigilance calme, presque méthodique, conscient que chaque espace porte une grammaire implicite qu’il faut apprendre avant de la traduire. Le parcours de Laith Bazari se lit ainsi : non comme une trajectoire de visibilité accumulative, mais comme un apprentissage patient des codes, une manière d’habiter les scènes culturelles européennes sans jamais s’y dissoudre.

Reporter culturel itinérant, il appartient à cette catégorie rare de journalistes pour qui le déplacement n’est pas une contrainte logistique mais une méthode de lecture du monde. Festivals de cinéma, semaines de la mode, cérémonies, dîners institutionnels : Bazari traverse ces lieux non pour s’y mettre en scène, mais pour en extraire une narration lisible pour un public arabe souvent tenu à distance de ces sphères.

Ce qui distingue son travail n’est pas l’accès — beaucoup y accèdent — mais la posture. Là où l’image médiatique contemporaine privilégie l’effet, l’instant, la proximité spectaculaire, Laith Bazari maintient une distance fonctionnelle. Il observe, contextualise, et surtout refuse la confusion entre présence et adhésion. Être là ne signifie pas appartenir. C’est précisément dans cette tension que se construit sa crédibilité.

Travaillant au sein d’un grand média panarabe, il assume une responsabilité double : traduire des univers culturels occidentaux sans les exotiser, et représenter un regard arabe sans l’assigner à une altérité folklorique. Cette position intermédiaire n’a rien de confortable. Elle exige une discipline constante, une maîtrise des codes sociaux, linguistiques et symboliques qui gouvernent les espaces de pouvoir culturel.

Dans les grands événements européens, le journaliste arabe est souvent perçu soit comme invité de passage, soit comme relais promotionnel. Bazari déjoue ces catégories. Il ne se contente pas d’interviewer ; il inscrit les paroles dans un cadre, relie les trajectoires individuelles à des dynamiques plus larges : industrie culturelle, diplomatie symbolique, économie de l’image.

Son compte Instagram, loin d’être un simple prolongement narcissique, fonctionne comme un journal de bord maîtrisé. On y voit des figures majeures de la culture internationale, mais toujours replacées dans une continuité narrative. Le selfie n’y est jamais gratuit ; il est document, trace, preuve de présence. Là encore, la retenue fait loi.

Cette retenue est politique au sens noble. Dans un monde saturé d’images, Bazari choisit la sobriété signifiante. Il sait que l’excès d’exposition fragilise la parole, et que la crédibilité se construit moins par la fréquence que par la justesse. Sa posture rappelle que le journalisme culturel n’est pas un divertissement mondain, mais un travail d’intermédiation entre des mondes qui ne se parlent pas spontanément.

Être arabe dans les cercles culturels européens n’est jamais neutre. Il faut composer avec des attentes, parfois des projections, souvent des simplifications. Bazari ne les nie pas ; il les traverse. Son travail consiste précisément à complexifier les regards, à montrer que la culture n’est pas un terrain d’exception mais un espace de rapports de force, d’alliances tacites et de récits concurrents.

Ce positionnement explique sans doute sa reconnaissance progressive au-delà du simple rôle de reporter. Jurys, invitations institutionnelles, collaborations croisées : autant de signes d’une légitimité construite dans la durée, sans tapage. Il n’y a chez lui ni revendication identitaire ostentatoire, ni effacement stratégique. Il y a une présence maîtrisée, consciente de ce qu’elle représente et de ce qu’elle engage.

À l’heure où le journalisme culturel est menacé par la vitesse, la simplification et la marchandisation de l’image, Laith Bazari incarne une autre voie : celle d’un journalisme de tenue, attentif aux formes autant qu’aux contenus, capable de circuler entre les mondes sans perdre sa ligne.

Ce n’est pas un hasard s’il opère depuis Paris, ville-symbole des hiérarchies culturelles et des récits universalistes. Y travailler, pour un journaliste arabe, revient à négocier en permanence sa place dans un récit qui ne l’a pas toujours prévu. Bazari ne cherche pas à le réécrire seul ; il y inscrit une voix stable, patiente, et durable.

Son parcours rappelle une évidence souvent oubliée : la visibilité n’est pas le pouvoir. Le pouvoir réside dans la capacité à produire du sens, à maintenir une distance critique, et à durer sans se déformer. En cela, Laith Bazari ne se contente pas de couvrir la scène culturelle internationale ; il en devient l’un des interprètes silencieux, là où beaucoup se perdent dans le bruit.

PO4OR – Bureau de Paris