Laura Poggioli n’écrit pas sur les écrans. Elle écrit depuis ce qu’ils ont déplacé, fragilisé, parfois détruit. Son travail ne relève ni de la dénonciation technophobe ni de l’analyse froide des usages numériques. Il procède d’un autre geste, plus risqué et plus rare : regarder ce que la connexion permanente fait aux relations humaines, à la construction de soi, à la capacité d’habiter le réel sans médiation.

Son roman Époque s’impose comme un texte de seuil. Non parce qu’il traite d’un sujet d’actualité, mais parce qu’il nomme une fracture que beaucoup éprouvent sans parvenir à la formuler. L’addiction aux écrans n’y est jamais réduite à une pathologie individuelle. Elle apparaît comme un symptôme collectif, une tentative maladroite de combler un vide relationnel, affectif, existentiel. Le numérique n’est pas la cause unique. Il est l’amplificateur d’un malaise plus profond.

Ce qui distingue l’écriture de Laura Poggioli, c’est sa manière d’éviter toute posture surplombante. Elle ne parle pas des adolescents comme d’un objet d’étude, ni des adultes comme d’un groupe éclairé. Elle se place à hauteur humaine, dans l’entre-deux des générations, là où les repères vacillent. L’ultra-connexion ne crée pas seulement de la dépendance ; elle reconfigure la honte, le désir, la peur d’être seul, la difficulté à soutenir un regard ou un silence.

Dans Époque, la technologie n’est jamais spectaculaire. Elle est banale, quotidienne, presque invisible. C’est précisément cette banalité qui inquiète. Les écrans ne sont pas des monstres extérieurs, mais des compagnons intimes, intégrés aux gestes les plus simples. L’écriture de Poggioli restitue cette immersion sans emphase. Elle montre comment le lien se délite non dans la violence, mais dans la distraction continue, dans l’évitement doux, dans l’absence de confrontation au manque.

Son travail se situe à la frontière de plusieurs territoires : littérature, sociologie sensible, réflexion éthique. Pourtant, elle ne revendique aucune appartenance disciplinaire. L’enquête, lorsqu’elle existe, reste souterraine. Les données et les constats nourrissent le texte sans jamais le gouverner. Ce qui prime, c’est l’expérience vécue, observée, ressentie. Une expérience qui concerne autant les adolescents que les adultes censés les guider.

Laura Poggioli écrit une époque où la parole circule sans toujours rencontrer l’écoute. Où l’exposition permanente cohabite avec une solitude accrue. Où la visibilité remplace parfois la relation. Son écriture refuse la simplification morale. Elle ne condamne pas. Elle observe les dégâts collatéraux : la difficulté à s’engager, à durer, à supporter l’ennui, à accepter la lenteur.

Son engagement public prolonge cette cohérence. Les rencontres, débats et interventions médiatiques ne servent pas à expliquer le livre, mais à continuer la réflexion. Elle ne se pose pas en experte définitive, mais en interlocutrice attentive. Le succès de ses échanges tient à cette posture : parler de ce que chacun traverse sans le nommer, ouvrir un espace où la vulnérabilité devient partageable.

Dans le paysage littéraire français, Laura Poggioli occupe une place singulière. Elle ne cherche ni la provocation ni la réassurance. Elle écrit depuis une zone inconfortable, là où les certitudes technologiques se fissurent sans qu’un retour en arrière soit possible. Son travail ne propose pas de solution miracle. Il pose une question essentielle : que devient la relation humaine quand elle est constamment médiatisée ?

Ce questionnement touche au cœur de notre modernité. L’époque qu’elle décrit n’est pas seulement numérique. Elle est affective, sociale, intime. Elle concerne la manière dont les individus apprennent à se construire, à aimer, à se séparer, à faire face à l’absence. Les écrans ne sont qu’un miroir grossissant de ces fragilités.

Écrire aujourd’hui, pour Laura Poggioli, consiste à refuser le confort des discours prêts-à-penser. Elle choisit la nuance, l’ambivalence, la complexité. Cette exigence donne à son œuvre une portée durable. Époque ne se lit pas comme un roman de circonstance, mais comme un texte qui accompagnera longtemps les interrogations d’une génération.

Son écriture rappelle que la littérature conserve une fonction irremplaçable : dire ce que les chiffres ne peuvent pas mesurer, ce que les algorithmes ne savent pas interpréter. Dans un monde saturé de connexions, elle réaffirme la nécessité du lien incarné, imparfait, fragile. Non par nostalgie, mais par lucidité.

Laura Poggioli ne décrit pas une crise passagère. Elle met des mots sur une mutation profonde. En cela, son travail dépasse largement le cadre littéraire. Il devient un outil de compréhension, un espace de respiration, une invitation à ralentir pour regarder ce que nous sommes en train de perdre , et peut-être, de reconstruire.

Bureau de Paris – PO4OR