Dans l’économie contemporaine du cinéma, la création ne commence pas avec la caméra et ne s’achève pas au montage. Elle se joue en amont, dans un espace de décisions souvent imperceptibles, où se croisent contraintes institutionnelles, cadres juridiques, équilibres financiers et dynamiques humaines. Cet espace, rarement raconté, conditionne pourtant la forme finale des œuvres autant que leur circulation et leur inscription dans le temps.

Un film ne tient jamais uniquement par sa mise en scène ou son scénario. Il tient par une série de choix invisibles, juridiques, financiers et humains, qui conditionnent sa possibilité même. Le travail de Laurine Pelassy se situe exactement à ce niveau décisif, là où le cinéma cesse d’être une intention pour devenir une réalité.

D’emblée, son positionnement échappe aux récits simplificateurs. Laurine Pelassy ne se définit pas par une posture publique ou par un discours programmatique. Son travail se déploie ailleurs : dans les zones souvent invisibles où se croisent l’intuition artistique, la rigueur juridique, la construction financière et l’accompagnement humain des projets. Là où le film cesse d’être une idée pour devenir un objet concret, fragile, exposé à des contraintes multiples, elle intervient comme une architecte silencieuse.

Formée au cœur de l’écosystème français de la production, elle a progressivement investi des fonctions qui exigent une compréhension fine de l’ensemble de la chaîne cinématographique. Production exécutive, coproduction, production au sens plein, mais aussi finance et affaires juridiques : cette pluralité de rôles n’est pas un cumul opportuniste, mais le signe d’une vision globale du film comme organisme vivant. Chez elle, la production ne se réduit jamais à la gestion ; elle devient une forme de traduction permanente entre des langages hétérogènes : celui des auteurs, celui des institutions, celui des partenaires financiers et celui, plus discret encore, du cadre légal.

Son engagement au sein de structures de référence comme Les Films de la Capitale ou Rectangle Productions révèle une constance : travailler là où la confiance, la durée et l’exigence intellectuelle priment sur la logique du rendement immédiat. Ces environnements lui permettent de développer une pratique de la production fondée sur la responsabilité partagée. Elle n’y occupe pas une fonction d’autorité verticale, mais un rôle de stabilisation : celui qui permet aux projets de traverser les différentes phases de leur existence sans perdre leur cohérence initiale.

La filmographie à laquelle elle a contribué témoigne de cette approche. Des œuvres reconnues dans des circuits internationaux, portées par des écritures singulières, parfois fragiles, souvent exigeantes. Rien de démonstratif dans ces choix : plutôt une fidélité à des films qui interrogent le monde, les relations humaines, les territoires intimes et politiques sans céder à la facilité du commentaire. Ce sont des films qui nécessitent, pour exister, un accompagnement attentif et une production capable d’en défendre la complexité.

Être productrice, dans cette perspective, ne consiste pas à imposer une direction, mais à créer un espace de possibilité. Laurine Pelassy semble inscrire son travail précisément dans cette logique : permettre. Permettre à un projet de se structurer sans être normalisé. Permettre à une équipe de travailler dans un cadre sécurisé. Permettre à une œuvre de circuler sans être réduite à une valeur marchande. Cette conception du métier suppose une éthique du retrait autant qu’une capacité d’intervention au bon moment.

Son intérêt affirmé pour des thématiques telles que le travail collaboratif, la philosophie, l’empowerment des femmes, les écritures queer ou encore les nouvelles formes narratives liées aux technologies immersives ne relève pas d’un positionnement opportun. Il s’agit plutôt d’indices révélateurs d’une pensée en mouvement, attentive aux mutations contemporaines du cinéma et de ses usages. Elle semble concevoir la production comme un champ de réflexion autant que comme un champ d’action.

La sélection de Laurine Pelassy au sein de Berlinale Talents à Berlin en 2024 constitue, à cet égard, un jalon significatif. Ce cadre international, fondé sur l’échange, la transmission et la mise en perspective des pratiques, reconnaît moins des carrières achevées que des trajectoires porteuses d’une vision. Sa présence dans ce contexte confirme la lisibilité de son parcours au-delà du seul espace national et inscrit son travail dans une dynamique européenne et internationale.

Ce qui frappe, en observant son cheminement, c’est l’absence de toute mise en scène personnelle. Les images qu’elle partage, les traces visibles de son activité, renvoient presque toujours au collectif : équipes, tournages, salles de projection, moments de travail plus que de célébration. Cette discrétion n’est pas un effacement, mais un choix professionnel : celui de laisser les films parler, et les processus exister sans être constamment ramenés à une figure centrale.

Dans un paysage médiatique où la visibilité est souvent confondue avec la légitimité, cette posture acquiert une valeur particulière. Laurine Pelassy incarne une forme de résistance silencieuse : celle d’un métier exercé dans la durée, avec constance, précision et une conscience aiguë des responsabilités qu’il implique. Elle rappelle que la production est un acte de confiance autant qu’un acte de décision, et que le cinéma, pour se maintenir comme espace de création, a besoin de ces figures capables d’en soutenir l’infrastructure invisible.

Un portrait de Laurine Pelassy n’est donc pas celui d’une productrice au sens promotionnel du terme. Il est la lecture d’un rôle essentiel dans l’écosystème cinématographique contemporain : celui de celles et ceux qui rendent possible, sans s’imposer, qui structurent sans rigidifier, et qui accompagnent les œuvres avec une intelligence à la fois technique, humaine et éthique.

À travers son parcours, se dessine une certaine idée du cinéma : un cinéma qui se construit collectivement, qui accepte la complexité, et qui continue de croire à la nécessité du temps long. C’est précisément dans cet espace, loin du bruit mais au plus près du réel, que s’inscrit le travail de Laurine Pelassy.

PO4OR – Bureau de Paris