Dans un décor où la mémoire du lieu rencontrait le présent du cinéma arabe, la septième édition de l’Amman International Film Festival – Awal Film s’est achevée à la Citadelle d’Amman, après neuf jours de projections, de rencontres professionnelles, d’ateliers de formation et d’activités consacrées aux jeunes cinéastes.
Sous les colonnes du temple romain d’Hercule, dominant la capitale jordanienne, la Citadelle s’est transformée en un espace de célébration mêlant cinéma, musique et arts visuels. L’artiste omanaise Shayma Al Mughairy a ouvert la cérémonie de clôture avec une performance de dessin sur sable. À partir de sable provenant du Wadi Rum, elle a évoqué la profondeur historique du site, l’esprit du septième art et le thème de cette édition : « Au-delà du cadre ».
Le patrimoine jordanien était également à l’honneur grâce à une performance musicale et chorégraphique de la troupe Majdal. La cérémonie s’est déroulée en présence du prince Ali ben Al Hussein et de la princesse Rym Ali, présidente du festival, ainsi que de nombreux artistes, cinéastes et invités arabes et internationaux.
Des films au-delà du cadre
Le slogan de cette édition ne relevait pas d’un simple choix esthétique. Qu’elles soient fictionnelles ou documentaires, les œuvres présentées ont exploré des réalités arabes douloureuses, souvent maintenues en dehors du champ médiatique.
Puisant dans des histoires marquées par les guerres, les crises politiques, les effondrements économiques et les blessures de la mémoire, ces films ont associé la force du témoignage à la poésie de l’image. Ils ont ainsi tenté de restituer des récits menacés par le silence, l’effacement ou l’oubli.
Dans la compétition des longs métrages arabes de fiction, le film libanais « Stars of Hope and Pain », premier long métrage de Cyril Aris, s’est imposé comme l’une des œuvres majeures de cette édition.
Mêlant l’amertume de la vie au Liban, après des décennies de conflits et d’effondrements successifs, à la capacité de l’amour à résister au désastre, le film a remporté trois distinctions : le Prix du public, l’Iris noir du meilleur long métrage arabe de fiction et le Prix du meilleur acteur dans un rôle principal, attribué à Hassan Akil.
Le Prix du jury a été décerné au film irakien « The President’s Cake » du réalisateur Hasan Hadi. L’œuvre replonge dans l’Irak du début des années 1990, alors soumis à de sévères sanctions économiques, à travers l’histoire de Lamia, une fillette de neuf ans chargée par son instituteur de préparer un gâteau pour célébrer l’anniversaire de Saddam Hussein.
Dans la même catégorie, le cinéaste égyptien Mohamed Rashad a reçu le Prix du meilleur scénario pour son premier long métrage, « The Settlement ». Le Prix de la meilleure actrice a été attribué à Eya Bellagha pour son interprétation dans le film tunisien « Where the Wind Comes From ».
« Notre culture ne sera pas vaincue »
Le discours de la directrice du festival, Nada Doumani, a constitué l’un des moments les plus forts de la cérémonie. Elle a rappelé que le Festival du film d’Amman ne cherchait pas à devenir un espace de complaisance, mais à demeurer une plateforme de vérité, capable d’affronter les questions les plus difficiles.
« Ce festival n’est pas une plateforme de courtoisie. Nous souhaitons qu’il reste sincère. Or, être sincère signifie dire quelque chose de difficile », a-t-elle déclaré, avant d’affirmer : « Nous ne sommes pas vaincus, et notre culture ne l’est pas non plus. Elle ne le sera jamais. »
Cette déclaration est apparue comme la synthèse symbolique d’une édition ayant réuni plus de quatre-vingts films, dont une grande partie provenait de pays profondément touchés par les guerres et les crises, notamment la Palestine, le Soudan, la Syrie, le Liban et l’Irak.
Ces œuvres ne nient pas la douleur, mais refusent de lui accorder le dernier mot. En faisant entendre des voix et en donnant forme aux images, elles opposent à l’effacement de la mémoire le droit des peuples à raconter eux-mêmes leur histoire.
« Même sous les décombres, les peuples possèdent une mémoire qui doit être racontée. Nous ne voulons pas qu’un récit nous soit imposé. Nous voulons raconter notre propre histoire. Nous voulons un cinéma qui ose décider », a poursuivi Nada Doumani.
Saidnaya face au silence
Le documentaire syrien « The Other Side of the Sun » a incarné cette ambition avec une intensité particulière. Son réalisateur, Tawfik Sabouni, est monté à trois reprises sur scène pour recevoir le Prix du public, le Prix du jury et celui de la Fédération internationale de la presse cinématographique, la FIPRESCI.
Pour son premier documentaire, Sabouni retourne à la prison de Saidnaya, où il avait été détenu pendant plusieurs années après avoir filmé les manifestations de 2011 en Syrie. Il est accompagné de quatre anciens compagnons de cellule, qui livrent leurs témoignages sur la torture, les humiliations et les atrocités subies dans l’un des lieux les plus emblématiques de la répression sous le régime de Bachar Al-Assad.
Le film ne présente pas la prison comme un simple bâtiment désormais vide. Il la transforme en une mémoire physique, témoin d’une époque où la violence institutionnelle a atteint ses limites les plus extrêmes.
À travers la présence profondément humaine de ses protagonistes, l’œuvre devient une confrontation cinématographique avec le silence. Elle tente de sauver la mémoire de l’ensevelissement et de rendre aux survivants leur place dans le récit de l’Histoire.
Dans la compétition documentaire, l’Iris noir a été attribué au film palestinien « Habibi Hussein » d’Alex Bakri. Le film retrace l’histoire de Hussein Darby, dernier projectionniste du Cinéma Jenin, où il a travaillé pendant plus de quarante ans.
À travers son parcours, l’œuvre interroge la relation complexe entre le soutien culturel étranger, susceptible de se transformer en une forme de tutelle, et la lutte palestinienne pour préserver une identité et une mémoire constamment menacées.
Cinq courts métrages récompensés
Vingt courts métrages issus de plusieurs pays arabes étaient en compétition. Les prix ont été répartis entre cinq œuvres.
Le film jordanien « A Revolution of Anger », réalisé par Aisha Shahhal Touq, a remporté le Prix du public. « Ambush », de Yasmina Karajah, a reçu le Prix du meilleur court métrage jordanien, tandis que « Travel Marriage », du réalisateur Abdallah Al-Zeyadi, a obtenu une mention spéciale.
Le Prix du jury a été attribué au film marocain « Aïcha », réalisé par Sanaa Alaoui. L’Iris noir du meilleur court métrage est revenu au film algérien « Bimo », de la réalisatrice Omnia Henadar.
« Laundry » se distingue dans la compétition internationale
Comme lors de ses éditions précédentes, le festival a réservé une place particulière aux longs métrages non arabes.
Dans cette catégorie, « Laundry », de la réalisatrice sud-africaine Zamo Mkhwanazi, s’est distingué en remportant à la fois le Prix du public et l’Iris noir.
Situé en Afrique du Sud durant l’apartheid, le film raconte l’histoire d’un jeune musicien dont les aspirations artistiques entrent en conflit avec la nécessité de préserver l’entreprise familiale de blanchisserie, dans un contexte marqué par l’intensification de la discrimination raciale et des pressions sociales.
Le Prix du jury a été attribué conjointement au film canadien « Lucky Lu » et à la production belge « On vous croit ».
La septième édition du Festival du film d’Amman s’est ainsi achevée dans un lieu chargé de plusieurs strates d’histoire. Entre les vestiges de la Citadelle et les écrans de cinéma, la cérémonie de clôture a réaffirmé que le film ne constitue pas uniquement un espace de représentation ou de divertissement.
Il peut aussi devenir un instrument de sauvegarde de la mémoire, une reconquête du droit à raconter sa propre histoire et une forme de résistance face à la défaite culturelle, aussi profonde que soit la douleur.