De l'orgueil individuel de Saïd Akl à la « République de l'amour » de Nizar Kabbani, du mythe personnel d'Adonis au miroir de Narcisse chez Mahmoud Darwich, voici une lecture de la présence d'un moi exalté chez quatre grands poètes de langue arabe.
Le penchant narcissique et l'obsession de soi ne sont pas un trait survenu par accident dans la poésie arabe : ils en ont accompagné la tradition, aux contours nettement dessinés, dès ses âges anciens. Lorsque ce trait est passé à la poésie moderne, il a conservé la même évidence. Le moi s'est montré tantôt à visage découvert, de manière directe, tantôt dissimulé derrière des masques, des mythes et des allusions variés, tels Tammouz, le Phénix, Gilgamesh, Adonis, Job, Lazare ou al-Mutanabbi.
Toute approche de ce phénomène demeure cependant exposée à la confusion tant qu'elle ne s'entoure pas de deux remarques essentielles. La première : le penchant narcissique n'est pas en soi un défaut ou un vice ; il ne le devient que lorsqu'il s'aggrave au point de se muer en une sorte de paranoïa pure ou d'amour pathologique de soi. La seconde : le narcissisme persistant de certains poètes et écrivains n'a en rien amoindri la singularité de leur œuvre créatrice, et il n'a pas même empêché certains d'entre eux d'occuper le devant de la scène poétique arabe contemporaine tout entière.
Si les amples ombres de cette inclination s'étendent sur les expériences des pionniers et des générations qui les ont suivis, c'est chez quatre noms en particulier qu'elles atteignent leur point culminant : Saïd Akl, Adonis, Nizar Kabbani et Mahmoud Darwich, où abondent les indices d'un moi enraciné, démesuré et solidement présent dans leurs œuvres.
Saïd Akl : la fierté de soi comme axe du poème
Le nom de Saïd Akl est peut-être le premier qui vienne à l'esprit dès que l'on évoque l'hypertrophie du moi. Sa poésie et ses prises de position regorgent d'une assurance, à l'égard des identités individuelle et collective, dont on trouve peu d'équivalents ailleurs. L'auteur de Cadmos n'impose guère de peine à qui cherche les preuves de son narcissisme : son œuvre, dans son ensemble, apparaît comme le reflet de son orgueil et de son moi exalté. Que le poème porte sur la description, l'amour, l'éloge ou l'élégie, il ne cesse de tourner autour d'un seul axe, la fierté de soi et l'élévation du moi jusqu'aux limites de l'excès.
Lorsque l'écrivain russe Cholokhov, auteur du Don paisible, se rendit à Beyrouth et que l'on demanda à Saïd Akl de prendre part à la cérémonie organisée en son honneur, ce dernier ne put que se louer lui-même aux côtés de l'invité, lui adressant ces vers : « Si tu évoques un fleuve, c'est un hémistiche de mon poème qui surgit ; et que l'épée se brandisse, l'hémistiche s'achève. »
Même dans le registre de l'élégie, il ne renonce pas à partager avec le défunt son rang. Ainsi, pleurant Amine Taqi al-Dine, il fait l'éloge de lui-même : « Je dis : la vie est volonté ; et lorsque je m'éteins, c'est la tombe qui hérite de ma volonté après moi. »
Il ne se prive pas même d'égratigner certains de ceux qu'il célèbre ou côtoie. Lors de l'inauguration de sa statue dans la ville libanaise de Zahlé, il interpelle Ahmad Chawqi : « Je suis le fleuve, Chawqi ; lequel de nous deux est aujourd'hui le plus poète ? » Souvent, cette haute estime de soi s'est identifiée à l'image de la patrie et de la communauté, comme lorsqu'il déclare au nom des Libanais : « Nous défions le monde, peuples et contrées, et bâtissons, où nous voulons, un Liban. »
Nizar Kabbani : le chef de la « République de l'amour »
Quant à Nizar Kabbani, son expérience, son œuvre et sa relation à la femme ont revêtu des formes d'orgueil et d'ivresse de soi dont la poésie arabe n'avait connu d'équivalent depuis l'expérience d'Omar ibn Abi Rabia. Tel Omar, Nizar est le maître et l'amant superbe qui tient les fils du jeu, le chef d'orchestre du plaisir et de la séduction. Distribuant les rôles et les destinées dans le jeu de l'amour et de ses parcours, il n'hésite pas à dire à une femme qui le presse à l'excès de plaisir : « Replie les parchemins de la passion et va-t'en : moi je suis au ciel, et toi sur la terre. »
Si l'on excepte ses œuvres politiques, où le moi du poète s'efface devant une scène arabe profondément sombre, la production de Kabbani, débordante de dizaines d'aventures et d'expériences amoureuses, n'est que le reflet d'images d'un moi tentaculaire qui se répète dans les miroirs d'une double virilité, poétique et amoureuse. Les racines profondes de ce narcissisme tiennent vraisemblablement à son éducation fastueuse, à sa beauté manifeste et à son immense talent.
Kabbani ne s'embarrasse pas non plus d'exhiber son art de séduire les femmes, jusqu'à se proclamer chef incontesté de la république de l'amour et des amants. Il interpelle ainsi l'une de ses femmes dans son poème « Narcissique » : « Se peut-il que tu ignores que c'est moi qui ai fondé la république des femmes ? » Et s'il dissimule son assurance derrière les nombreux masques dont fourmillent ses poèmes, tels Shahriar, Dik al-Jinn, Casanova, Don Juan et Raspoutine, il préfère ailleurs dévoiler ce narcissisme sans détour, comme dans son poème « Dessiner avec des mots », où son élan narcissique atteint son comble.
Adonis : un mythe personnel derrière les masques
Adonis compte parmi les poètes dont l'expérience recèle nombre des traits de l'inclination narcissique. Son désir de singularité se manifeste dès le choix du nom du dieu phénicien Adonis, tué par le sanglier sauvage sur les rives du fleuve Ibrahim, en remplacement de son nom d'origine. Qui suit son parcours poétique et intellectuel constate qu'il ne s'est pas contenté de la gloire acquise par cette dénomination, mais qu'il a cherché à édifier son mythe personnel par tous les moyens disponibles.
Les indices de cette dimension sont nombreux. Les mythes et les symboles qu'il emploie dans sa poésie sont à la fois son masque et son visage. Son recueil Singulier au pluriel est sans doute ce qui révèle le mieux ce moi démesuré, qui fait de l'histoire, de la géographie, des hommes et de la nature son espace vital et sa zone d'influence. Il intitule le premier chapitre « Genèse » et le second « Histoire », identifiant la genèse de son propre être à celle de la Création, et son histoire à celle du monde.
Son identité inquiète se dispute les noms de nombreux marginaux, fous et allumeurs de révoltes. Il est le Carmate et le bouffon autant qu'Ali Ahmad Saïd et Ali Ahmad Esber. Il est cet Adonis « qu'Ishtar a aimé et que les peuples invoquent ». Fait remarquable, le narcissisme demeuré oblique tout au long du livre, le poète le proclame ouvertement dans sa conclusion, fût-ce sous la forme d'une question perplexe : « Qui es-tu, seigneur ? Qui dira à Adonis qui il est ? »
Il n'en va pas autrement dans ses autres œuvres, où il endosse le masque de Mihyar, « le démolisseur fondateur, sans ancêtres, dont les racines tiennent en sa seule identité », et annonce son avènement dans le poème « Tel est mon nom ». C'est ce même moi qui le pousse à se cacher, dans le recueil Le Livre, derrière le masque d'al-Mutanabbi, le poète le plus singulier et le plus influent des Arabes. Sans parler de ce que le titre L'Adoniade évoque comme imitation de l'Iliade d'Homère et de l'Énéide de Virgile.
Mahmoud Darwich : Narcisse dans le miroir des autres
La personnalité et la poésie de Mahmoud Darwich recèlent beaucoup de cet orgueil narcissique qui transparaît clairement dans ses poèmes. L'auteur de La Huppe a néanmoins su détourner une part de son narcissisme en s'identifiant à l'image de la Palestine, que l'effacement et l'injustice ont élevée au rang du sacré. Dans son approche du personnage de Narcisse, le poète soutient pourtant que les hommes qui fabriquent leur tyran de leurs propres mains sont aussi ceux qui fabriquent leur Narcisse, afin de masquer derrière son image leur propre fascination pour eux-mêmes.
Lorsque Darwich a dressé un portrait critique de Narcisse, dans son dernier poème « Je ne veux pas que ce poème s'achève », c'est vraisemblablement de lui-même qu'il parlait : « Narcisse n'était pas aussi beau qu'il le croyait, mais ceux qui l'ont façonné l'ont piégé dans son miroir. Eût-il été un peu plus avisé, il aurait brisé son miroir et vu combien il est les autres. » Cet aveu oblique résume toute la distance qui sépare le narcissisme, repli sur soi, de la conscience critique qui restitue le moi à son environnement humain.
En guise de conclusion
Ainsi, le narcissisme dans la poésie arabe moderne apparaît comme l'un des visages de l'expérience créatrice plutôt que comme un défaut moral. Chez ces quatre poètes, il s'est mué en une énergie artistique qui a façonné leurs poèmes et leurs œuvres, sans rien retrancher à leur valeur ni à leur place de pionniers. Ce moi exalté qui affleure dans leurs textes, tantôt à découvert, tantôt masqué, est demeuré au fond un miroir où le poète se contemple lui-même et contemple le monde tout à la fois.
Reportage culturel. Par la rédaction de la revue PO4OR