L’idée pourrait sembler irréalisable. Monter Antigone au Liban, en pleine guerre civile, réunir sur une même scène des acteurs issus de communautés qui s’affrontent quotidiennement, croire encore à la possibilité d’un espace commun là où tout semble voué à la fragmentation. C’est pourtant ce pari radical que met en scène Le Quatrième Mur, film réalisé par David Oelhoffen, actuellement à l’affiche en France.
Le projet n’est ni naïf ni démonstratif. Il procède d’un engagement intime, d’un serment fait à un maître mourant, et d’une conviction tenace que l’art, même impuissant, peut encore faire face à la violence du réel. En choisissant de revenir sur la guerre civile libanaise depuis une distance temporelle assumée, le film évite l’écueil de la reconstitution spectaculaire et s’installe dans une observation attentive des corps, des silences et des fractures invisibles.
Un regard étranger d’une justesse inattendue
On aurait pu craindre une vision extérieure, approximative ou simplificatrice, comme tant d’œuvres occidentales traitant des conflits du Moyen Orient. Or, Le Quatrième Mur surprend par sa précision et sa retenue. La guerre n’y est ni expliquée ni hiérarchisée. Elle est vécue. Présente dans chaque déplacement, chaque hésitation, chaque regard.
Cette justesse tient en grande partie à l’origine littéraire du film, adapté du roman éponyme de Sorj Chalandon, publié en 2013. Correspondant de guerre durant de longues années, l’auteur écrit depuis l’intérieur des conflits, avec une connaissance aiguë des mécanismes de la peur, de la confusion et de l’absurde.
1982, l’année du basculement
Le récit s’ancre en 1982, année charnière de la guerre du Liban, marquée par l’invasion israélienne et le massacre de Sabra et Chatila. Un moment où la tragédie semble atteindre son point de saturation. C’est dans ce contexte que Georges, metteur en scène français, arrive à Beyrouth pour préparer Antigone avec une troupe d’acteurs libanais issus de camps opposés.
Le choix de cette tragédie antique n’a rien d’anecdotique. Écrite par Sophocle au Ve siècle avant notre ère, Antigone interroge le conflit entre la loi et la conscience, entre l’obéissance et la fidélité à l’humain. Des tensions qui trouvent, dans le Liban en guerre, une résonance presque vertigineuse.
Le théâtre comme espace impossible
Les répétitions deviennent rapidement un champ de bataille symbolique. Les résistances surgissent de toutes parts. Interdits religieux, refus familiaux, craintes liées au suicide d’un personnage ou à la mixité confessionnelle. Le film ne caricature pas ces obstacles. Il les montre comme des réalités ancrées, parfois absurdes, parfois tragiques, toujours lourdes de sens.
À travers le personnage de Marwan, interprété par Simon Abkarian, le film formule l’une de ses phrases les plus saisissantes. Face à un bombardement, la réponse est simple et désarmante
Le Liban tire sur le Liban.
Cette phrase suffit à dire l’impasse. Le film ne cherche pas à expliquer les alliances, ni à cartographier les forces en présence. Il place volontairement le spectateur dans l’état de désorientation du protagoniste.
Une immersion sans traduction complète
Le choix de ne pas traduire systématiquement les dialogues en arabe renforce cette immersion. Le spectateur partage l’incompréhension de Georges, son vertige face à un réel qui lui échappe. Ce dispositif formel crée une proximité rare avec l’expérience du conflit, faite de fragments, de malentendus et de peurs diffuses.
Une parenthèse fragile avant la catastrophe
La relation entre Georges et Iman, interprétée par Manal Issa, s’inscrit comme une suspension poétique au cœur du chaos. Ni romance idéalisée ni refuge illusoire, mais une tentative de se raccrocher à la vie, à l’intime, avant que la violence ne reprenne ses droits.
Peu à peu, Georges cesse d’être un observateur. Il s’attache aux visages, aux gestes, aux douleurs silencieuses. La guerre ne devient plus un contexte mais une matière qui s’imprime dans le corps. Lorsqu’il quitte Beyrouth pour Paris, il comprend très vite qu’il n’a rien quitté. Le Liban l’a déjà traversé.
Laurent Lafitte, un corps traversé par la tragédie
L’interprétation de Laurent Lafitte est l’un des piliers du film. Issu de la Comédie Française, il met au service du rôle une maîtrise du silence et de la tension intérieure. Son Georges incarne un homme dont les certitudes artistiques se fissurent, confronté à une réalité qui déborde toute mise en scène.
La mise en scène de David Oelhoffen privilégie l’économie de mots, la force des images et une direction d’acteurs d’une grande précision. Le recours ponctuel aux images d’archives et à des effets visuels discrets renforce l’ancrage historique sans jamais céder au spectaculaire.
Un film sur les limites de l’art
Le Quatrième Mur n’est pas un film de guerre au sens classique. C’est une réflexion profonde sur l’art face à l’irréparable. Le théâtre n’y apparaît ni comme un salut ni comme une solution, mais comme un geste fragile, nécessaire, voué peut être à l’échec, mais porteur de sens.
En cela, le film interroge moins le passé libanais qu’il ne pose une question universelle. Que peut l’art lorsque la réalité déborde toute représentation. Peut être simplement témoigner, rester debout, et refuser le silence.
Bureau de Beyrouth