Il y a des écrivaines dont l’œuvre ne s’impose pas par la force de l’intrigue ni par la brillance formelle, mais par une qualité plus rare : la justesse intérieure. L’écriture de Leïla Bahsaïn appartient à cette lignée exigeante. Elle ne cherche ni à convaincre ni à séduire. Elle procède autrement, par décantation lente, par écoute attentive de ce qui, en l’humain, résiste à la simplification.
Chez elle, le roman n’est jamais un simple objet narratif. Il est un lieu de veille. Un espace où l’esprit s’exerce, où la pensée ralentit, où la parole accepte de ne pas tout dire. Cette posture n’est pas un choix esthétique isolé ; elle relève d’une véritable discipline intérieure, presque ascétique, qui traverse l’ensemble de son œuvre.
Née à Salé, au Maroc, Leïla Bahsaïn grandit dans un environnement où la transmission ne passe pas d’abord par les livres, mais par les gestes, les silences, la mémoire orale. Cette origine marque durablement son rapport à l’écriture. Avant d’être un outil d’expression, la langue devient pour elle un espace de responsabilité. Écrire, ce n’est pas occuper la parole, mais apprendre à la tenir, à la contenir, à la laisser advenir sans la forcer.
Sa formation intellectuelle, rigoureuse, ne l’a jamais détournée de cette attention au sensible. Bien au contraire. Elle lui a offert les outils nécessaires pour ne pas confondre émotion et pensée, vécu et vérité. Dans ses textes, la réflexion n’écrase jamais l’expérience, et l’expérience ne sert jamais d’alibi à la facilité. Tout procède d’un équilibre délicat entre exigence intellectuelle et humilité spirituelle.
Ce qui frappe d’emblée dans son écriture, c’est cette manière de refuser le spectaculaire. Les événements, lorsqu’ils surgissent, ne sont jamais traités comme des sommets dramatiques, mais comme des révélateurs discrets. L’essentiel se joue ailleurs : dans les marges, dans les interstices, dans ce qui n’est pas immédiatement visible. Cette poétique du retrait confère à ses romans une profondeur singulière, presque méditative.
Le premier roman, Le Ciel sous nos pas, posait déjà les fondations de ce projet littéraire. Plutôt que de livrer un récit frontal sur l’exil, la condition sociale ou l’identité, Leïla Bahsaïn choisissait une voie plus subtile. Elle s’attachait aux déplacements intérieurs, aux fractures invisibles, aux formes silencieuses de la dignité. Le succès critique de ce texte, couronné par plusieurs distinctions, tenait précisément à cette capacité rare à faire entendre sans exposer.
Avec La Théorie des aubergines, l’écriture se resserre encore. Le roman explore les mécanismes de domination intime, les relations asymétriques, les formes douces mais persistantes de pouvoir. Là encore, aucune thèse n’est assénée. La pensée circule à bas bruit, à travers les gestes, les regards, les non-dits. Le lecteur est invité à participer activement à cette élaboration du sens, à exercer sa propre vigilance.
Mais c’est peut-être avec Ce que je sais de Monsieur Jacques que l’on perçoit le plus clairement la dimension spirituelle et quasi soufie de son travail. Le texte repose sur une tension fondamentale : ce que l’on croit savoir de l’autre, et ce qui, irréductiblement, nous échappe. Jacques n’est pas un personnage à dévoiler, mais une présence à approcher avec précaution. Le roman devient alors un exercice d’humilité. Il rappelle que connaître n’est jamais posséder, et que comprendre suppose d’accepter l’opacité.
Cette posture rejoint une intuition profondément spirituelle : la vérité ne se conquiert pas, elle se fréquente. Chez Leïla Bahsaïn, cette dimension n’est jamais revendiquée comme telle. Elle se manifeste dans le rythme, dans la retenue, dans l’attention portée aux failles. On y reconnaît une sensibilité proche du soufisme, non comme doctrine, mais comme attitude intérieure : dépouillement, patience, refus de la maîtrise.
La langue elle-même participe de cette éthique. Sobriété lexicale, phrases précises, absence d’effets inutiles : tout concourt à créer un espace de lecture où le silence a sa place. Le lecteur n’est pas guidé par la main ; il est convié à une expérience de présence. Lire devient alors un acte de disponibilité, presque de recueillement.
Cette cohérence entre écriture et engagement se prolonge dans la vie publique de l’autrice. Ateliers d’écriture, médiation culturelle, travail associatif auprès de publics fragilisés : ces actions ne sont pas périphériques à son œuvre. Elles en constituent le prolongement naturel. Chez elle, la littérature ne se pense jamais hors du monde. Elle est une manière d’y être avec plus de justesse, plus de responsabilité.
Ainsi, Leïla Bahsaïn construit une œuvre qui résiste aux logiques de vitesse et de visibilité. Une œuvre qui préfère la profondeur au commentaire, la fidélité au bruit. Dans un paysage littéraire souvent dominé par l’urgence de dire, son écriture rappelle une évidence oubliée : écrire peut encore être un acte de soin, pour soi, pour l’autre, pour le monde.
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