Le Caire -Voix de grands récitants, concerts, pièces de théâtre, émissions culturelles, journaux télévisés, entretiens et images d’événements historiques : une part essentielle de la mémoire contemporaine de l’Égypte repose encore sur des supports analogiques fragiles. Le pays engage aujourd’hui un vaste chantier destiné à sauvegarder ce patrimoine avant qu’il ne soit irrémédiablement altéré.
Le projet prévoit la numérisation de près d’un million de bandes sonores et audiovisuelles conservées dans les archives de la radio et de la télévision égyptiennes, notamment au sein de l’Union nationale des médias. Accumulés au fil des décennies, ces documents constituent l’un des fonds audiovisuels les plus importants du monde arabe.
Bien plus qu’une opération technique, cette initiative représente un véritable travail de préservation culturelle. Les archives de la radio et de la télévision témoignent de l’évolution de la société égyptienne, de ses arts, de sa langue et de ses débats intellectuels. Elles conservent également les voix et les visages de plusieurs générations d’artistes, d’écrivains, de musiciens, de journalistes, de penseurs, de récitants du Coran et de grandes figures de la vie publique.
Sauver des supports devenus fragiles
Les bandes anciennes sont exposées à l’usure du temps, aux variations de température, à l’humidité et à la dégradation progressive de leurs composants. Certaines nécessitent une intervention urgente afin que leur contenu puisse encore être récupéré.
La première étape consiste à examiner, identifier et inventorier chaque document. Les contenus sont ensuite transférés depuis les supports traditionnels vers des formats numériques de haute qualité. Ils sont enfin classés, décrits et intégrés à une base de données permettant de les retrouver et de les consulter plus facilement.
Le chantier doit mobiliser plusieurs centaines d’équipements spécialisés dans le traitement et la conversion des différents formats sonores et audiovisuels. Des dispositifs de sécurité numérique seront également mis en place afin de protéger les fichiers, d’en contrôler l’accès et de garantir leur conservation sur le long terme.
Les technologies d’intelligence artificielle pourront contribuer à certaines opérations, notamment la reconnaissance des voix et des visages, la transcription des enregistrements, l’identification des personnalités ainsi que le classement thématique des programmes. Elles ne remplacent toutefois pas le travail des archivistes, des historiens et des spécialistes chargés de vérifier et de contextualiser les documents.
Maspero, gardien d’une mémoire collective
Au cœur de ce projet se trouve Maspero, l’édifice emblématique de la radio et de la télévision égyptiennes au Caire. Depuis son inauguration en 1960, le bâtiment accompagne l’histoire politique, culturelle et artistique du pays. Ses archives ne racontent donc pas seulement l’évolution des médias : elles portent une part considérable de la mémoire collective égyptienne et arabe.
La modernisation annoncée concerne aussi les infrastructures techniques, les studios et les méthodes de production. L’objectif est de permettre à Maspero de préserver son patrimoine tout en développant de nouveaux contenus destinés aux plateformes numériques et aux modes contemporains de diffusion.
Une plateforme numérique consacrée aux archives de Maspero figure également parmi les projets en cours. Elle pourrait, selon les modalités d’accès qui seront retenues, ouvrir progressivement une partie de ces fonds aux chercheurs, aux journalistes, aux créateurs et au grand public.
Un patrimoine appelé à retrouver une nouvelle vie
La numérisation ne consiste pas simplement à déplacer des enregistrements anciens vers de nouveaux supports. Elle peut offrir une seconde vie à des œuvres devenues difficiles d’accès et favoriser leur réutilisation dans des documentaires, des productions culturelles, des recherches universitaires, des expositions et des programmes éducatifs.
Elle permettra aussi de redécouvrir des artistes, des émissions et des moments historiques parfois absents des circuits actuels de diffusion. Pour les nouvelles générations, ces archives constituent une porte d’entrée vers l’histoire sociale et culturelle de l’Égypte au XXe siècle et au début du XXIe siècle.
La réussite d’un chantier de cette ampleur dépendra toutefois de la qualité de l’inventaire, du respect des normes internationales de conservation, de la formation des équipes et de la pérennité des infrastructures numériques. La question de l’accès public sera tout aussi essentielle : un patrimoine sauvegardé acquiert sa pleine valeur lorsqu’il peut être étudié, transmis et partagé.
En transformant près d’un million de bandes en archives numériques organisées et consultables, l’Égypte ne protège pas seulement des sons et des images. Elle préserve les voix, les visages et les récits qui ont façonné sa mémoire contemporaine, tout en redonnant vie à un héritage culturel majeur du monde arabe.