La trajectoire de Lorca Sbeity ne se laisse pas réduire à une succession de rôles ni à une visibilité médiatique. Elle s’inscrit dans un rapport constant à la parole, conçue comme une responsabilité avant d’être une expression. Parler, écrire, transmettre n’y relèvent jamais d’un geste spontané ou décoratif. Il s’agit d’un travail intérieur, patient, où la langue engage le corps, la pensée et la relation à l’autre.
Née au Sud du Liban, Lorca Sbeity grandit dans un environnement où la langue est une matière vivante, traversée par la poésie, la musique et la mémoire familiale. Fille de poète, sœur d’artistes, elle est très tôt confrontée à une exigence silencieuse. La parole n’est pas un droit automatique. Elle se mérite. Elle se travaille. Cette conscience précoce marque durablement son rapport à l’écriture. Avant même de devenir un outil de création, la langue s’impose comme un espace de rigueur et de retenue.
Son parcours de formation confirme cette orientation. Étudier la philosophie, la pédagogie, le mouvement du corps, ce n’est pas multiplier les compétences, mais chercher une cohérence. Chez Lorca Sbeity, la pensée ne flotte jamais au-dessus du réel. Elle s’éprouve. Le corps, loin d’être un simple support, devient un lieu de mémoire et de tension. Cette dimension incarnée traverse toute son œuvre. Le poème ne surplombe pas l’expérience, il en procède.
Ses six recueils de poésie publiés sur près de vingt ans dessinent un chemin sans rupture spectaculaire. Il ne s’agit pas d’une carrière construite sur l’effet ou la nouveauté, mais d’un approfondissement progressif. La langue se resserre. Les images deviennent plus sobres. Le lyrisme se dépouille. Ce mouvement n’est pas une perte, mais un gain de précision. Écrire revient à ne conserver que ce qui a été traversé, éprouvé, assumé.
La poésie de Lorca Sbeity ne cherche jamais à séduire. Elle avance par nécessité. Le poème n’y est pas un espace de débordement, mais un lieu de tenue. Tenir la langue, c’est refuser l’excès, la facilité, l’émotion brute non travaillée. Cette posture confère à son écriture une gravité calme. Une parole qui ne s’élève pas pour dominer, mais pour rester juste.
Parallèlement à cette œuvre poétique, Lorca Sbeity développe une production importante en littérature jeunesse. Ce déplacement n’est ni secondaire ni opportuniste. Écrire pour l’enfant engage une responsabilité spécifique. Il ne s’agit pas de simplifier la langue, mais de la rendre habitable. Ses livres pour enfants, plusieurs fois distingués, témoignent d’une même exigence éthique. La parole y est claire sans être appauvrie. Elle respecte l’intelligence et la sensibilité du jeune lecteur sans les instrumentaliser.
Ce double engagement révèle une conception unifiée de la langue. Pour Lorca Sbeity, il n’existe pas de parole mineure. Toute parole engage celui qui la prononce et celui qui la reçoit. Cette conviction irrigue également son travail médiatique. Présenter des émissions culturelles ou sociétales ne signifie pas occuper l’espace de l’écran, mais le réguler. Sa présence télévisuelle se distingue par une qualité rare. Elle écoute. Elle laisse advenir la parole de l’autre sans la contraindre.
L’écran, chez elle, n’est jamais une scène de performance. Il devient un espace de médiation. La voix n’y est pas projetée pour s’imposer, mais posée pour accompagner. Cette posture contraste avec les logiques dominantes de la vitesse et de la surexposition. Elle témoigne d’un rapport profondément éthique à la parole publique.
Cette éthique est indissociable d’une dimension spirituelle, discrète mais structurante. Chez Lorca Sbeity, la spiritualité ne s’affiche pas. Elle ne se traduit ni par un vocabulaire spécifique ni par des références explicites. Elle se manifeste dans l’attitude. Dans la retenue. Dans le refus de la domination symbolique. La parole n’est jamais utilisée comme un outil de pouvoir, mais comme un lieu de circulation.
On y perçoit une sensibilité proche de certaines traditions de dépouillement intérieur, sans revendication doctrinale. Dire moins pour dire plus juste. Accepter que tout ne soit pas formulé. Reconnaître l’opacité irréductible de l’autre. Cette posture confère à son œuvre une densité particulière. La parole ne vise pas la maîtrise, mais la présence.
Son écriture repose ainsi sur trois axes indissociables. Un axe poétique, fondé sur une exigence formelle et une conscience aiguë du poids des mots. Un axe intellectuel, qui interroge la responsabilité, la liberté et la transmission sans jamais se réfugier dans l’abstraction. Un axe éthique, enfin, qui traverse l’ensemble de son travail, de la poésie à la littérature jeunesse, de l’écran au livre.
Dans un paysage médiatique souvent dominé par l’urgence et la simplification, Lorca Sbeity incarne une autre temporalité. Une temporalité lente, attentive, parfois inconfortable. Elle rappelle que parler peut être un acte de soin et qu’écrire suppose une vigilance constante. Sa trajectoire ne se lit ni comme une accumulation de fonctions ni comme une stratégie de notoriété. Elle se comprend comme une continuité intérieure.
Réduire Lorca Sbeity à une figure médiatique serait passer à côté de l’essentiel. Elle est avant tout une travailleuse de la langue. Une passeuse attentive entre les âges, les formes et les espaces. Son œuvre, multiple mais cohérente, dessine une ligne claire. Faire de la parole un lieu de présence plutôt qu’un instrument de domination.
Dans cette fidélité à la parole tenue se joue la singularité de son parcours. Une singularité discrète, sans éclat inutile, mais profondément ancrée dans une exigence rare. Tenir la langue, pour Lorca Sbeity, n’est pas un choix esthétique. C’est une manière d’être au monde.
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