Chez Malek Akhmiss, le jeu ne procède ni de l’effet ni de la démonstration. Il se construit dans une relation patiente au temps, au corps et à la matière humaine du rôle. L’acteur n’aborde jamais un personnage comme un territoire à conquérir, mais comme un espace déjà chargé d’empreintes, de contradictions et de silences. Cette posture, discrète mais rigoureuse, structure l’ensemble de son parcours et lui donne une cohérence rare dans un paysage où la vitesse et la visibilité tendent souvent à remplacer le travail de fond.
Sa formation n’a pas été un simple passage technique. Elle a constitué un socle éthique. Très tôt, Akhmiss comprend que le corps de l’acteur n’est pas un outil neutre : il est une archive vivante. Chaque geste, chaque respiration, chaque hésitation porte la trace d’une histoire personnelle et collective. Le jeu devient alors une opération de traduction sensible, un déplacement contrôlé entre l’expérience intime et la construction dramaturgique. Cette conscience précoce explique son refus des rôles décoratifs et sa préférence constante pour des personnages situés, traversés par des tensions réelles.
Son rapport aux différents espaces de jeu révèle la même exigence. Le théâtre, avec sa frontalité et son risque permanent, a façonné chez lui une discipline de présence. Rien n’y est rattrapable, tout s’y joue dans l’instant. Le cinéma, au contraire, lui a appris la précision et l’économie. Face à la caméra, l’excès devient immédiatement visible ; le moindre faux pas affaiblit la crédibilité du personnage. Quant à la télévision, elle a représenté un exercice d’endurance : maintenir une justesse sur la durée, sans céder à la facilité ni à la répétition mécanique. Akhmiss n’a jamais hiérarchisé ces champs. Il les a pensés comme des laboratoires complémentaires, chacun imposant ses règles et affinant différemment son rapport au jeu.
Ce qui traverse ses rôles, malgré leur diversité, est une méfiance constante à l’égard du cliché. Il ne s’agit jamais d’illustrer une idée préconçue, mais de rendre perceptible une complexité intérieure. Lorsqu’il incarne des figures historiques, il évite toute monumentalisation. Il s’intéresse moins à la stature qu’aux failles, moins à l’héroïsme qu’aux zones d’incertitude. Les personnages contemporains, quant à eux, ne sont jamais réduits à un discours social. Ils existent par leurs contradictions, leurs renoncements, leurs désirs parfois inavouables. Cette attention au détail humain empêche le jeu de basculer dans la démonstration et maintient une tension permanente entre ce qui est montré et ce qui demeure enfoui.
Cette conception du métier se prolonge naturellement dans sa réflexion sur les mutations de l’industrie cinématographique. Face à l’essor du numérique et de l’intelligence artificielle, Akhmiss adopte une position claire, mais non dogmatique. La technique peut élargir les outils, accélérer certains processus, multiplier les possibilités formelles. Elle ne peut cependant remplacer ce qui relève de l’expérience vécue. L’émotion authentique, la justesse d’un regard, la densité d’un silence sont indissociables d’un corps traversé par le réel. Pour lui, le cinéma demeure un art de la rencontre humaine, un lieu où l’artifice n’a de sens que s’il sert une vérité incarnée.
Cette lucidité n’est pas un repli. Elle accompagne au contraire une ouverture progressive de son horizon professionnel. Ces dernières années, Akhmiss s’engage dans des projets qui élargissent son champ d’action et l’exposent à d’autres méthodes de travail, à d’autres temporalités de création. L’intérêt pour des coproductions et des expériences au-delà du cadre national ne répond pas à une logique d’expansion médiatique, mais à une volonté de mise à l’épreuve. Changer de langue, de rythme, de contexte culturel oblige à redéfinir ses repères et à réinterroger ses automatismes. C’est précisément dans cette zone d’inconfort maîtrisé qu’il situe aujourd’hui son désir d’évolution.
Sa présence dans les festivals et les espaces de réflexion autour du cinéma participe de cette même dynamique. Il ne s’y présente pas comme un acteur en quête de validation, mais comme un praticien attentif aux transformations de son art. Les échanges avec d’autres cinéastes, producteurs et comédiens nourrissent une réflexion continue sur la place du jeu dans des dispositifs narratifs de plus en plus complexes. Le cinéma n’est pas, à ses yeux, un simple produit culturel, mais un champ de forces où se croisent esthétique, économie et responsabilité symbolique.
Ce sens de la responsabilité est sans doute l’un des traits les plus constants de son parcours. Akhmiss ne cherche ni à s’imposer comme figure centrale ni à se dissimuler derrière une posture d’effacement. Il occupe sa place avec précision, conscient que le travail d’acteur est toujours relationnel. Il dépend de l’écriture, de la mise en scène, du montage, mais aussi de la capacité à dialoguer avec ces instances sans perdre sa propre exigence. Cette position intermédiaire, loin d’être confortable, requiert une vigilance permanente et une éthique du travail rarement mise en avant.
À l’heure où les images circulent plus vite que les trajectoires qu’elles prétendent incarner, Malek Akhmiss fait le choix inverse. Il privilégie la continuité à l’exposition, la densité à la fréquence, la construction à l’effet. Son parcours ne se lit pas comme une succession de coups d’éclat, mais comme une ligne patiente, marquée par des choix cohérents et une fidélité obstinée à une certaine idée du métier. Être acteur, dans cette perspective, ne consiste pas à occuper l’espace, mais à l’habiter. Et c’est dans cette manière d’habiter le rôle, le temps et le corps que son travail trouve aujourd’hui sa véritable portée.
-PO4OR
Bureau de Paris