Rien, dans le parcours de Manel Mattoussi, ne relève de l’accident ni de l’improvisation. Sa présence ne s’est pas imposée par la répétition ni par l’excès, mais par une suite de choix précis, assumés, parfois même restrictifs. À rebours des dynamiques dominantes de l’exposition numérique, elle a construit une image qui ne cherche pas à capter l’attention à tout prix, mais à s’inscrire dans une continuité lisible, presque architecturale.

Chez elle, l’image n’est jamais une fin en soi. Elle fonctionne comme un langage, avec sa grammaire propre, ses silences, ses pauses, ses refus. Chaque apparition semble répondre à une logique interne, à une cohérence visuelle et symbolique qui exclut le superflu. Cette maîtrise, rare dans l’économie actuelle de la visibilité, confère à son parcours une densité particulière : celle d’une identité qui se construit dans le temps long, sans céder aux injonctions de la saturation ni aux facilités de l’instantané

Manel Mattoussi n’apparaît jamais comme une figure qui cherche à occuper l’espace à tout prix. Elle l’habite. Cette nuance est essentielle. Dans son rapport à l’image, rien ne semble relever de l’urgence ni de la démonstration. Chaque photographie, chaque posture, chaque choix esthétique participe d’un langage plus large : celui d’une féminité contemporaine qui refuse d’être réduite à l’exposition du corps ou à la performance de soi. Chez elle, la visibilité n’est pas une finalité ; elle est un outil, parfois même un terrain de négociation.

Ce qui frappe d’emblée dans son univers visuel, c’est la cohérence chromatique et symbolique. Les tonalités terreuses, les bruns, les noirs profonds, les beiges sourds, reviennent comme une signature. Ces choix ne relèvent pas de la tendance passagère. Ils renvoient à des valeurs précises : stabilité, ancrage, intériorité, continuité. Dans un monde de contrastes violents et de couleurs criardes conçues pour capter l’attention algorithmique, cette retenue chromatique agit presque comme un contre-discours. Elle invite au ralentissement du regard.

Le corps, chez Manel Mattoussi, n’est jamais exhibé comme une marchandise. Il est cadré, tenu, parfois même retenu. Les gestes sont mesurés, les postures contrôlées, les regards rarement frontaux. Cette distance volontaire crée une tension féconde : le spectateur n’est pas consommateur d’image, il devient lecteur. Il doit interpréter, relier, projeter. Ce rapport exigeant à l’image distingue fondamentalement son travail de la majorité des productions numériques contemporaines.

Son positionnement professionnel confirme cette lecture. Manel Mattoussi évolue dans un espace hybride, à la croisée du mannequinat, de la création digitale et de l’éditorial. Mais là encore, elle ne se disperse pas. Les collaborations qu’elle met en avant, notamment avec des magazines et des équipes créatives, témoignent d’une volonté claire de s’inscrire dans un cadre éditorial, et non dans une simple logique d’influence commerciale. L’apparition dans des pages de magazines, dans des mises en scène construites, replace son image dans une narration collective, exigeante, où le corps devient élément de langage et non simple support publicitaire.

Cette posture est d’autant plus significative qu’elle s’inscrit dans un contexte où les frontières entre création, promotion et exposition personnelle sont de plus en plus floues. Là où beaucoup confondent authenticité et transparence totale, Manel Mattoussi choisit la maîtrise. Elle ne dit pas tout. Elle ne montre pas tout. Cette économie du dévoilement n’est pas une stratégie de rareté artificielle, mais une forme de respect : respect de soi, respect du regard de l’autre, respect du temps long.

Son rapport aux réseaux sociaux illustre parfaitement cette éthique. Le compte n’est pas un journal intime, ni un flux compulsif. Il fonctionne comme un espace éditorial personnel, où chaque publication semble répondre à une intention précise. Les citations, les silences, les images de voyage ou de travail composent un récit fragmentaire, mais cohérent. On y perçoit une femme en mouvement, mais jamais dissoute dans le mouvement. Une femme qui circule, observe, travaille, sans transformer chaque instant en spectacle.

Cette construction progressive d’une image maîtrisée prend une résonance particulière lorsqu’on la replace dans une perspective plus large : celle de la représentation des femmes issues de cultures méditerranéennes ou arabes dans l’espace visuel occidental. Sans jamais revendiquer un discours identitaire explicite, Manel Mattoussi incarne une autre possibilité. Une féminité qui n’est ni folklorisée, ni hypersexualisée, ni réduite à un stéréotype d’exotisme. Elle existe simplement, avec élégance et fermeté, dans un entre-deux assumé.

Il serait pourtant réducteur de lire son parcours uniquement à travers le prisme de la mode ou de l’esthétique. Ce qui se joue plus profondément, c’est une relation au temps. Là où l’économie numérique valorise la répétition rapide et l’oubli immédiat, elle semble privilégier la continuité. Son public, sans être massif, apparaît fidèle, attentif, composé de regards qui reconnaissent cette rigueur tranquille. Ce lien n’est pas fondé sur la séduction instantanée, mais sur la reconnaissance d’un travail mené avec constance.

Écrire un portrait de Manel Mattoussi aujourd’hui ne revient donc pas à célébrer une “success story” numérique. Il s’agit plutôt d’interroger une manière contemporaine de se rendre visible sans se perdre. De construire une image sans se dissoudre dans l’image. De faire de la mode un langage, et non une simple vitrine.

Dans un paysage saturé de figures interchangeables, Manel Mattoussi trace une ligne singulière. Une ligne faite de retenue, de précision et de durée. Elle rappelle, sans discours tapageur, qu’il est encore possible d’exister dans l’espace public sans céder à l’injonction de l’excès. Et que, parfois, la plus grande force réside précisément dans ce qui est tenu, contenu, et soigneusement préservé du bruit.

PO4OR – Bureau de Paris