Il arrive qu’un parcours artistique franchisse un seuil silencieux : celui où l’actrice cesse d’habiter uniquement le cadre pour commencer à interroger les conditions mêmes de son existence. Le passage vers l’écriture critique marque souvent cette transformation. Avec la publication de son ouvrage consacré à la représentation féminine dans le cinéma arabe, Margo Haddad ne signe pas seulement un livre ; elle propose un déplacement du regard, une tentative de revisiter l’image depuis l’intérieur.
Longtemps associée à l’écran, à la performance et à la construction d’une présence visuelle, elle choisit ici une autre posture : celle de l’observatrice engagée. Cette transition ne constitue pas une rupture mais une continuité. L’actrice devient lectrice de l’image qu’elle a contribué à produire, analysant les mécanismes invisibles qui façonnent la perception du féminin dans l’histoire du cinéma arabe.
L’importance de cet ouvrage réside dans sa démarche. Il ne s’agit pas d’un simple inventaire historique ni d’une lecture nostalgique. Le projet repose sur une interrogation centrale : comment la femme a-t-elle été filmée, pensée et racontée à travers différentes périodes culturelles et politiques ? En retraçant les transformations de cette représentation, Haddad ouvre un espace de réflexion où l’image devient archive vivante.
Le regard critique qu’elle propose s’appuie sur une double expérience rare. D’une part, une connaissance intime du jeu d’actrice et des attentes imposées au corps féminin dans l’industrie audiovisuelle. D’autre part, une approche académique qui inscrit cette expérience dans un cadre théorique plus large. Cette combinaison permet d’éviter deux écueils fréquents : la subjectivité pure ou la distance froide de l’analyse universitaire. Chez elle, la pensée reste incarnée.
Le cinéma arabe a longtemps navigué entre traditions narratives héritées et influences globales. Dans ce contexte, la représentation féminine devient un terrain révélateur des tensions sociales. Les héroïnes oscillent entre modernité et conservatisme, entre autonomie et projection symbolique. Le livre de Haddad ne cherche pas à imposer une conclusion définitive ; il expose plutôt la complexité de ces transformations, montrant comment chaque époque réécrit l’image de la femme selon ses propres contradictions.
Ce travail révèle également un questionnement plus large sur le pouvoir du regard. Qui regarde ? Qui décide du cadre ? Qui écrit les récits ? En posant ces questions, elle dépasse la simple analyse filmique pour entrer dans une réflexion sur la fabrication culturelle des identités. L’image cinématographique apparaît alors comme un champ de négociation entre désir individuel et construction collective.
La posture d’assistante professeure en cinéma renforce cette dimension pédagogique. Enseigner implique de transmettre non seulement des techniques mais une manière de penser l’image. À travers son parcours, Haddad incarne une figure hybride : artiste, chercheuse et médiatrice culturelle. Cette hybridité constitue l’un des éléments les plus pertinents pour une lecture contemporaine de son travail.
Dans un paysage médiatique dominé par la visibilité instantanée, choisir l’écriture critique représente un geste presque contre-courant. Écrire demande lenteur, précision et distance. Ce ralentissement volontaire permet de réévaluer des images souvent consommées sans réflexion. Le livre devient ainsi un espace de résistance face à la simplification des discours.
L’un des apports majeurs de sa démarche réside dans la capacité à relier l’histoire du cinéma à l’évolution sociale des sociétés arabes. Les transformations politiques, les mutations urbaines et les changements des normes culturelles se reflètent dans les figures féminines à l’écran. Lire ces images revient à lire l’histoire elle-même. Cette approche confère à l’ouvrage une portée qui dépasse le cadre cinéphile.
Cependant, ce qui distingue véritablement le travail de Margo Haddad, c’est l’attention portée aux nuances. Plutôt que d’opposer tradition et modernité, elle explore les zones intermédiaires où les identités se redéfinissent. Les personnages féminins ne sont pas seulement des symboles ; ils deviennent des espaces de tension où se négocient liberté, désir et contraintes sociales.
Cette réflexion rejoint une interrogation plus contemporaine : comment réécrire les récits visuels sans effacer leur mémoire ? La réponse ne réside pas dans une rupture radicale mais dans une relecture attentive. En analysant les images du passé, Haddad propose indirectement des pistes pour imaginer celles du futur.
Le passage de l’actrice à l’autrice révèle ainsi une transformation du rapport à l’image. Habiter un rôle implique une immersion ; écrire sur l’image exige une distance critique. Entre ces deux positions se déploie un espace fertile où l’expérience artistique nourrit la pensée théorique.
Dans cette perspective, le livre apparaît comme un geste de médiation culturelle. Il invite à repenser le cinéma arabe non comme un bloc homogène mais comme une constellation de pratiques, d’esthétiques et de contextes historiques. Cette approche pluraliste correspond à une vision contemporaine du cinéma, attentive aux circulations et aux hybridations.
Observer la trajectoire de Margo Haddad, c’est comprendre qu’une carrière artistique peut évoluer vers une pratique réflexive sans perdre sa dimension créative. Au contraire, l’analyse enrichit le regard, permettant de revisiter les images avec une conscience accrue.
Ainsi, écrire l’image pour la relire devient un acte essentiel. Non pour juger le passé, mais pour ouvrir un dialogue entre générations, entre créateurs et spectateurs. Dans cet espace, la critique ne détruit pas l’image ; elle la transforme en lieu de pensée
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