Le cinéma de Maria Kassab ne se présente jamais comme une affirmation. Il avance à pas mesurés, à partir de zones fragiles, souvent muettes, qu’il ne cherche pas à éclairer de force. Son geste artistique consiste moins à montrer qu’à organiser une expérience intérieure, à lui donner une forme sans la trahir.
Chez elle, la création n’est pas un espace d’exposition personnelle. Elle relève d’un travail de traduction. Traduction d’un désordre mental, d’une mémoire familiale diffuse, d’émotions qui ne trouvent pas toujours les mots pour se dire. Cette matière intime n’est ni dramatisée ni esthétisée. Elle est structurée avec retenue.
Le parcours de Maria Kassab se construit hors des logiques de vitesse et de visibilité. Rien n’y semble précipité. Chaque étape s’inscrit dans un temps long, celui de l’apprentissage, de l’écoute et de la fidélité à une voix encore en formation, mais déjà cohérente. Ce refus de l’accélération constitue en soi une position forte dans un paysage culturel dominé par la performance et l’immédiateté.
Son film Lou marque un moment important de cette trajectoire. Le projet ne part pas d’un sujet spectaculaire ni d’une volonté de démonstration. Il naît d’une nécessité intérieure. L’expérience de l’ADHD, l’agitation permanente de l’esprit, la difficulté à formuler certains états deviennent une matière narrative discrète. Le film ne cherche jamais à expliquer. Il propose un rythme, une respiration, une manière d’habiter le temps.
Cette approche confère au film une justesse rare. Le cadre ne souligne pas. Il accompagne. Le montage ne fragmente pas. Il relie. La caméra ne s’impose pas. Elle observe avec une distance attentive. Ce choix formel traduit une éthique du regard. Maria Kassab ne force jamais le spectateur à comprendre. Elle l’invite à ressentir.
La même exigence traverse son travail photographique et son rapport à la direction artistique. L’image n’y est jamais décorative. La lumière ne sert pas à embellir, mais à révéler sans exposer. Il s’agit toujours de protéger ce qui est fragile, de maintenir un équilibre entre visibilité et retenue.
La reconnaissance obtenue par Lou dans les circuits festival, notamment à Beirut Shorts, n’a rien d’un aboutissement spectaculaire. Elle agit plutôt comme une confirmation. Celle d’un langage en train de se construire, capable de dialoguer avec un public sans renoncer à sa singularité. Le film circule, mais il ne se dissout pas dans les attentes.
Maria Kassab appartient à une génération qui refuse de transformer l’expérience vécue en matière consommable. Créer, pour elle, ne signifie pas produire sans relâche, ni livrer l’intime comme une preuve de sincérité. Cela signifie assumer une responsabilité. Celle de ne pas exploiter ce qui, par nature, demande du temps et du silence.
Ce positionnement donne à son travail une dimension politique discrète. Dans un environnement saturé d’images performatives, choisir la lenteur, la densité et la cohérence revient à résister. Résister au bruit, à la simplification, à la tentation de se raconter trop vite.
Soutenir un tel parcours ne consiste pas à l’ériger en figure exemplaire ou en promesse de réussite. Il s’agit de reconnaître une posture. Celle d’une artiste qui construit son langage sans céder aux injonctions de visibilité, qui accepte de rester dans une zone intermédiaire où la forme se cherche encore.
Le cinéma de Maria Kassab ne promet pas des réponses. Il propose une présence. Une présence attentive, fragile, mais tenue. Il s’adresse à un spectateur prêt à ralentir, à habiter les interstices, à accepter que tout ne soit pas immédiatement lisible.
Fixer son nom dans la mémoire culturelle ne relève pas de la célébration. C’est un acte de continuité. Celui de reconnaître un travail qui s’inscrit dans le temps long, à distance du bruit, et qui rappelle que créer peut encore signifier transformer un doute en forme.
Bureau de Paris