La trajectoire de Marie-Madeleine Basho-Rigopoulos ne se lit pas à travers une liste de fonctions ou de responsabilités successives. Elle se construit dans un rapport constant à la parole, à l’écoute et au temps nécessaire pour que les idées prennent forme. Son travail s’inscrit dans une pratique attentive du langage, où chaque échange, chaque rencontre, suppose une préparation, une retenue et un sens aigu de la transmission.

Son parcours ne répond ni à une logique de visibilité ni à une recherche d’autorité symbolique. Il s’est développé progressivement, à l’écart des effets de mode, dans des espaces où la littérature se pense et se partage avant d’être montrée. Journalisme, programmation culturelle, animation de rencontres littéraires ou accompagnement des auteurs relèvent chez elle d’un même engagement. Créer les conditions d’une parole juste, respectueuse des textes comme des voix, demeure le fil conducteur de son cheminement.

Dans un paysage culturel marqué par la vitesse et la simplification, Marie-Madeleine Basho-Rigopoulos incarne une autre manière d’être présente. Une présence discrète mais structurante, qui privilégie la durée, la clarté et la qualité du dialogue. Elle ne cherche pas à occuper l’espace médiatique, mais à lui donner une forme plus habitable.

Ce qui frappe d’emblée dans sa manière d’occuper l’espace culturel n’est pas l’affirmation de soi, mais la justesse. Rien ne relève de la mise en scène personnelle. La parole ne s’impose pas ; elle circule. Elle ne cherche pas à conclure, encore moins à dominer, mais à ouvrir. Cette posture, devenue aujourd’hui presque marginale dans un paysage médiatique dominé par l’urgence et la simplification, constitue pourtant le cœur de son engagement : faire de la littérature un lieu de rencontre réelle, et non un objet de commentaire rapide.

Avant d’être journaliste littéraire, Marie-Madeleine Basho-Rigopoulos a connu la scène, le corps, le travail du texte incarné. À Athènes, sa ville d’origine, elle se forme comme comédienne et assistante à la mise en scène. Cette première vie n’est pas un détour anecdotique ; elle a façonné durablement son rapport à la parole. Comprendre un texte depuis le plateau, depuis le souffle et le silence, a sans doute fondé chez elle cette attention particulière à ce qui se dit autant qu’à ce qui reste en suspens. La littérature, chez elle, ne sera jamais dissociée de la voix.

Son passage vers la radio et le journalisme ne correspond pas à une rupture, mais à un déplacement. À Europe 1, elle devient journaliste littéraire et propose deux chroniques hebdomadaires qui s’attachent autant aux œuvres qu’aux parcours, autant aux formes qu’aux conditions de leur apparition. Très vite, son approche se distingue par une même exigence : ne jamais réduire un livre à un message, ni un auteur à une posture. La littérature n’y est pas instrumentalisée ; elle est interrogée dans sa complexité.

Parallèlement, elle travaille comme programmatrice pour l’émission Bibliothèque Médicis sur Public Sénat, et comme lectrice pour le département fiction de TF1. Là encore, le fil est cohérent : lire, sélectionner, accompagner des textes, non pour les formater, mais pour en éprouver la nécessité. Cette activité de l’ombre, essentielle et rarement valorisée, participe de ce que l’on pourrait appeler une éthique du discernement. Savoir dire oui, mais surtout savoir dire non, pour préserver la qualité d’un espace de parole.

En 2008, sa nomination à la direction de la programmation du Salon du livre de Paris marque un tournant visible, sans jamais altérer sa posture intérieure. À la tête de l’un des rendez-vous littéraires les plus exposés de France, elle ne cède pas à la tentation du spectaculaire. La programmation demeure pensée comme un équilibre fragile entre notoriété et découverte, entre fidélité aux grands noms et ouverture à des voix moins installées. La littérature y est défendue comme un champ vivant, traversé de tensions, et non comme un simple événement mondain.

Les années suivantes prolongent cette logique. Chroniqueuse sur France Inter pour l’émission Cosmopolitaine, rédactrice en chef intérimaire pour Au Field de la nuit sur TF1, animatrice de grands entretiens pour la revue Casemate, elle occupe des espaces multiples sans jamais disperser son cap. À chaque fois, la même question sous-jacente : comment créer les conditions d’une parole qui ait du sens, qui ne soit ni décorative ni soumise à l’instant ?

Son installation à Nancy en 2013 pour rejoindre Le Livre sur la Place, salon parrainé par l’Académie Goncourt, puis sa nomination comme commissaire générale en 2018, confirment cette capacité à inscrire la littérature dans des territoires, à la relier à des publics, sans en altérer l’exigence. Là encore, le travail est moins visible que décisif : penser des rencontres, structurer des dialogues, donner une place au débat sans le transformer en confrontation stérile.

En 2021, de retour à Paris, elle est nommée directrice artistique du Festival du livre de Paris. Cette fonction, dans un contexte de recomposition profonde du champ culturel, aurait pu devenir un exercice de communication. Elle choisit au contraire d’y affirmer une vision : celle d’un festival comme espace de pensée collective, où la littérature dialogue avec les enjeux contemporains sans se dissoudre dans l’actualité immédiate.

Mais c’est peut-être avec la création de Conversations littéraires que son projet apparaît dans sa forme la plus aboutie. Chronique hebdomadaire et podcast au Nouvel Économiste, rencontres à la Maison de la poésie, tables rondes en France et à l’étranger, ce dispositif ne repose pas sur la promotion, mais sur l’hospitalité intellectuelle. La conversation y est conçue comme un art à part entière, exigeant, fondé sur l’écoute, la préparation, le respect du temps long.

Dans un monde où l’échange est souvent réduit à l’opinion, Marie-Madeleine Basho-Rigopoulos réhabilite la conversation comme méthode. Il ne s’agit pas de produire du consensus, mais de faire circuler les idées, de laisser advenir des désaccords féconds, de permettre aux imaginaires de se rencontrer sans se heurter violemment. Cette conception du dialogue, héritée autant des salons littéraires que de la pratique radiophonique, s’inscrit dans une tradition française tout en conservant une portée universelle.

Son travail avec des institutions comme le Centre national du livre ou l’Institut français prolonge cette démarche à l’international. Là encore, il ne s’agit pas d’exporter un modèle, mais de créer des passerelles, d’adapter les formes, de respecter les contextes. La littérature n’y est jamais pensée comme un produit culturel, mais comme un langage partagé, capable de traverser les frontières sans perdre sa singularité.

Ce qui distingue profondément Marie-Madeleine Basho-Rigopoulos, c’est cette fidélité constante à une idée simple et exigeante : la littérature n’a de valeur publique que si elle est traitée avec lenteur, précision et respect. Dans un écosystème médiatique où la parole est souvent sommée de produire de l’impact, elle défend une autre temporalité, celle de la maturation, du détour, du silence parfois.

Son parcours ne raconte pas une ascension, mais une tenue. Une manière de rester au plus près des textes, des auteurs et des lecteurs, sans céder à la tentation de la mise en avant personnelle. À ce titre, elle incarne une figure devenue rare : celle d’une passeuse de pensée, attentive à la forme autant qu’au fond, pour qui la culture n’est pas un spectacle, mais un travail.

Écrire un portrait de Marie-Madeleine Basho-Rigopoulos, c’est finalement accepter de se tenir à ce niveau d’exigence. Refuser le bruit, privilégier le sens. Penser la trajectoire avant l’événement. Et rappeler, à travers son parcours, que la littérature reste un art du lien fragile, exigeant, mais profondément nécessaire.

PO4OR – Bureau de Paris