À une époque saturée de discours rapides et de certitudes prémâchées, la philosophie n’a plus le luxe de se retrancher dans l’abstraction. Elle est sommée de répondre, non pas par des slogans, mais par une présence. Le travail de Marie Robert s’inscrit précisément dans cette exigence contemporaine : réintroduire la pensée là où la vie vacille, là où le langage se fragilise, là où les individus cherchent moins des réponses que des points d’appui. Sa démarche ne vise pas à expliquer le monde, mais à le rendre habitable.

Formée dans le cadre académique français le plus rigoureux, Marie Robert n’a jamais rompu avec l’exigence intellectuelle. Au contraire, elle en a déplacé le centre de gravité. Là où la tradition universitaire tend parfois à enfermer la pensée dans ses propres codes, elle a choisi d’ouvrir la philosophie à ceux qui en avaient été privés : lecteurs non spécialistes, jeunes générations, publics éloignés de l’institution. Non pas pour simplifier le contenu, mais pour en restituer la fonction première : aider à comprendre, à décider, à traverser.

Son travail s’inscrit dans une lignée discrète mais essentielle : celle des philosophes pour qui la pensée n’a de valeur que si elle engage l’existence. Les questions qu’elle aborde – le doute, la consolation, la responsabilité, la fragilité, le choix – ne sont jamais traitées comme des thèmes abstraits. Elles sont toujours reliées à des situations concrètes : aimer, perdre, renoncer, continuer. Cette manière de faire n’est pas une concession à l’air du temps ; elle est un positionnement éthique.

Avec le projet Philosophy is sexy, Marie Robert a créé bien plus qu’une plateforme ou une marque intellectuelle. Elle a ouvert un espace de respiration dans un paysage médiatique saturé de certitudes et de slogans. Le succès massif de cette initiative ne tient pas à un effet de mode, mais à une attente profonde : celle d’une pensée qui n’agresse pas, qui n’humilie pas, qui n’exclut pas. Une pensée qui parle bas, mais juste.

Ce qui frappe dans son parcours, c’est la cohérence. Enseignante, autrice, pédagogue, elle n’a jamais dissocié la transmission du sens de la responsabilité. La philosophie, chez elle, ne sert pas à avoir raison, mais à mieux vivre avec ses questions. Cette posture, rare dans le champ intellectuel contemporain, explique l’attachement durable de son public, en France comme bien au-delà.

Car l’un des phénomènes les plus révélateurs de son influence réside dans son écho puissant en dehors de l’espace francophone européen. Dans le monde arabe et au Moyen-Orient, Marie Robert compte un nombre significatif de lecteurs et de lecteurs fidèles, souvent très engagés. Cet intérêt ne relève pas d’un exotisme culturel ni d’une curiosité passagère. Il s’explique par une affinité profonde : sa philosophie entre en résonance avec des cultures où la pensée n’a jamais été séparée de la spiritualité, où la sagesse est indissociable de l’expérience intérieure.

Sans jamais revendiquer une référence orientale explicite, Marie Robert touche des sensibilités façonnées par des traditions de la patience, de l’introspection et du sens. Elle parle du réconfort sans mièvrerie, du doute sans cynisme, de la lucidité sans désenchantement. Pour de nombreux lecteurs arabes, cette voix occidentale qui ne renie ni la profondeur ni la vulnérabilité apparaît comme une alternative crédible aux discours brutaux de la rationalité dominante.

Son rapport à la langue est central. Spécialiste de la philosophie du langage, elle sait que les mots peuvent blesser autant qu’ils peuvent réparer. Cette conscience irrigue toute son œuvre. Chaque phrase est pesée, non pour séduire, mais pour ne pas trahir. Cette éthique de la parole est précisément ce qui la rend audible dans des contextes culturels très différents du sien.

Marie Robert ne se pose jamais en figure d’autorité morale. Elle refuse le rôle du guide spirituel comme celui de l’intellectuelle prescriptive. Elle préfère celui, plus discret et plus exigeant, de l’accompagnatrice : celle qui marche à côté, qui éclaire sans aveugler. Cette position explique pourquoi son travail est souvent perçu, notamment dans le monde arabe, comme profondément respectueux : il n’impose rien, il propose.

À une époque marquée par la surexposition, la polarisation et la violence symbolique, Marie Robert incarne une autre possibilité pour la pensée contemporaine. Une pensée qui assume sa douceur sans renoncer à la rigueur. Une pensée qui accepte l’incomplétude comme condition de vérité. Une pensée qui ne cherche pas à briller, mais à durer.

C’est précisément pour cela qu’elle mérite un portrait. Non pas pour célébrer une figure médiatique, mais pour comprendre comment une philosophe française, enracinée dans son temps, parvient à toucher des consciences bien au-delà de ses frontières. Son parcours montre que la philosophie, lorsqu’elle reste fidèle à sa vocation humaine, n’a pas besoin d’être traduite pour être comprise.

Ali Al-Hussien – Paris