Habiter la mode ne consiste pas seulement à produire des images ou à accompagner les tendances. Pour certaines figures, elle devient un langage capable de transformer la manière dont une société se représente et se raconte au monde. Le parcours de Mariyam Mossalli s’inscrit précisément dans cet espace de médiation discrète où l’esthétique dépasse la surface pour devenir un outil de narration culturelle.

Dans un contexte où la mode au Moyen-Orient a longtemps été perçue à travers un regard extérieur ,souvent réducteur ou exotisant, Mossalli apparaît comme l’une de ces personnalités qui participent à déplacer les lignes. Non pas en cherchant à imposer une rupture spectaculaire, mais en construisant progressivement une autre manière de penser la visibilité, l’identité et la représentation.

Fondatrice de Niche Arabia en 2011, elle s’inscrit dès le départ dans une logique qui dépasse le conseil en image ou la stratégie marketing. Son travail s’articule autour d’une idée centrale : la mode comme espace de traduction entre cultures. Dans cette perspective, le vêtement cesse d’être un simple objet esthétique pour devenir une interface symbolique entre héritage local et circulation globale des imaginaires.

Cette approche trouve ses racines dans un parcours hybride, à la croisée du journalisme, de la recherche culturelle et de l’entrepreneuriat. Avant de s’imposer dans l’univers du luxe et de la mode, Mossalli participe à la création de la section lifestyle et mode d’Arab News, révélant déjà une sensibilité particulière pour la manière dont les récits médiatiques façonnent la perception collective. Cette expérience journalistique constitue un élément clé : elle ne se contente pas d’accompagner la mode, elle en interroge la narration.

À travers Niche Arabia, son ambition ne se limite pas à promouvoir des marques ou à organiser des campagnes. Il s’agit plutôt d’inscrire la créativité régionale dans une conversation mondiale sans en effacer la singularité. Dans un paysage marqué par la mondialisation des standards esthétiques, cette position implique un équilibre délicat : préserver une identité tout en acceptant la transformation permanente.

L’un des aspects les plus significatifs de son travail réside dans sa capacité à penser la mode comme une forme de diplomatie culturelle. Là où certains voient une industrie fondée sur l’image et la consommation, elle perçoit un espace de négociation symbolique où se redéfinissent les rapports entre centre et périphérie. La reconnaissance internationale,notamment à travers des plateformes comme Vogue ou Business of Fashion, ne représente pas seulement une réussite personnelle, mais témoigne d’une mutation plus large du regard porté sur la scène créative saoudienne.

Dans ses projets éditoriaux, cette dimension réflexive apparaît avec encore plus de clarté. Le livre Under the Abaya, par exemple, ne se contente pas de documenter des parcours féminins ; il propose une relecture du regard occidental sur la femme saoudienne. En donnant la parole à des voix multiples, Mossalli transforme le dispositif photographique en espace de réappropriation narrative. Il ne s’agit plus d’être représentée, mais de devenir auteur de sa propre image.

Cette démarche révèle une conscience aiguë du pouvoir des images. Dans un monde saturé de représentations rapides et souvent simplifiées, choisir de ralentir le regard constitue déjà un geste politique. La mode devient alors un territoire où se rencontrent mémoire, modernité et projection vers l’avenir.

Son intérêt pour les savoir-faire artisanaux, notamment à travers son travail autour des traditions textiles d’Asir, témoigne également d’une volonté de relier innovation et héritage. Ici, la modernité ne signifie pas rupture, mais continuité réinventée. Cette attention portée aux racines culturelles inscrit son action dans une temporalité longue, loin des cycles éphémères de l’industrie.

L’une des singularités de Mossalli réside dans sa capacité à naviguer entre différents registres sans se réduire à une seule identité professionnelle. Entrepreneure, éditrice, consultante et médiatrice culturelle, elle incarne une figure hybride caractéristique des nouvelles dynamiques créatives du Moyen-Orient. Cette hybridité reflète une transformation plus large des rôles dans l’écosystème de la mode, où les frontières entre création, stratégie et narration deviennent de plus en plus poreuses.

Son engagement dans des initiatives visant à soutenir les talents régionaux, comme la campagne #HireMoreArabs, illustre une volonté de dépasser la réussite individuelle pour construire une dynamique collective. Dans ce contexte, promouvoir la mode arabe ne consiste pas simplement à la rendre visible, mais à lui permettre de participer activement à la définition des standards globaux.

Le succès de Mossalli s’inscrit également dans un moment historique particulier pour l’Arabie saoudite, marqué par une ouverture progressive et une redéfinition des identités culturelles. Pourtant, son approche évite le piège d’une lecture exclusivement nationale. Elle privilégie une vision transnationale où la mode devient un langage partagé capable de relier différentes expériences culturelles.

Cette capacité à évoluer entre plusieurs espaces symboliques explique en partie la portée de son influence. Elle agit moins comme une figure centrale que comme un catalyseur, facilitant la rencontre entre créateurs, institutions et publics. Dans ce rôle, la médiation devient une forme de création en soi.

Au-delà des réalisations visibles, le véritable enjeu de son parcours réside peut-être dans la manière dont il redéfinit la notion même de leadership féminin dans le monde arabe. Plutôt qu’une affirmation frontale, Mossalli privilégie une approche subtile fondée sur la construction patiente de réseaux et de récits. Cette stratégie silencieuse révèle une compréhension fine des mécanismes culturels contemporains, où l’influence se mesure autant par la capacité à relier que par celle à produire.

À l’heure où la mode est souvent associée à la vitesse et à l’instantanéité, son travail rappelle que certaines transformations s’opèrent dans la durée. Écrire la mode comme une diplomatie culturelle signifie accepter la complexité des identités et refuser les simplifications narratives. Dans cette perspective, Mossalli apparaît moins comme une figure de la mode que comme une architecte de récits, contribuant à redessiner les contours d’une modernité arabe en dialogue constant avec le monde.

Ainsi, son parcours ne se réduit pas à une succession d’étapes professionnelles, mais dessine une réflexion plus large sur la manière dont les cultures se traduisent et se transforment à travers l’image. La mode devient alors un espace de pensée, un lieu où s’inventent de nouvelles formes de visibilité capables de dépasser les frontières géographiques et symboliques.

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