Le regard précède parfois la parole. Dans certaines œuvres, avant même que la forme ne soit reconnue ou que le sujet ne soit identifié, une sensation s’installe — celle d’un déplacement intérieur. Le travail de Maryam Alshamlawi appartient à cette catégorie d’expériences visuelles où le portrait cesse d’être une représentation pour devenir un territoire mental, un espace de transition entre plusieurs états de l’être.

Chez elle, le visage féminin n’est pas un motif esthétique répétitif. Il agit comme une surface de projection où se déposent les tensions invisibles de l’identité contemporaine. Les couleurs ne viennent pas recouvrir la peau ; elles semblent émerger de l’intérieur, comme si la lumière traversait la mémoire elle-même. Cette approche transforme la peinture en un langage émotionnel où chaque nuance devient un fragment de récit.

L’une des caractéristiques majeures de sa démarche réside dans la dualité. Le double visage, récurrent dans certaines œuvres, ne renvoie pas à une simple symétrie. Il évoque plutôt une coexistence de temporalités, une relation entre l’identité vécue et l’identité perçue. Ce dédoublement crée un espace narratif où le spectateur se trouve confronté à une question essentielle : sommes-nous un seul regard ou une multitude d’expériences superposées ?

Dans un contexte artistique marqué par l’expansion rapide de la scène contemporaine du Golfe, la pratique de Maryam Alshamlawi s’inscrit dans une génération qui refuse les classifications strictes. Elle ne cherche pas à illustrer une tradition ni à reproduire une esthétique occidentalisée. Son travail navigue entre plusieurs références sans se fixer définitivement, créant une hybridité visuelle qui reflète les transformations culturelles actuelles.

Le choix du portrait féminin comme axe central révèle une volonté de redéfinir la représentation. Loin des images idéalisées ou des figures décoratives, ses personnages semblent habités par une intériorité dense. Les regards sont souvent tournés vers un ailleurs invisible, comme si l’œuvre capturait un moment suspendu entre introspection et ouverture vers le monde. Cette tension produit une sensation particulière : celle d’une présence à la fois fragile et puissante.

La couleur joue un rôle fondamental dans cette construction. Saturée, vibrante, parfois presque irréelle, elle agit comme une cartographie émotionnelle. Chaque transition chromatique suggère un mouvement intérieur, une oscillation entre silence et intensité. Plutôt que de rechercher une harmonie classique, l’artiste privilégie la collision des tonalités, créant des surfaces où la lumière semble respirer.

L’influence de certaines formes de pop expressionism peut être ressentie dans l’énergie visuelle des compositions, mais elle est constamment réinterprétée à travers une sensibilité personnelle. Cette appropriation transforme les références en langage singulier. L’œuvre ne cherche pas à séduire par la virtuosité technique seule ; elle propose une expérience perceptive où le spectateur devient participant actif du processus émotionnel.

La publication de certaines pièces dans des plateformes artistiques internationales marque une étape importante dans ce parcours. Elle confirme que la démarche dépasse le cadre local pour rejoindre un dialogue global sur la représentation du corps et de l’identité. Pourtant, cette ouverture vers l’extérieur ne dilue pas la singularité du regard. Au contraire, elle souligne la capacité de l’artiste à inscrire une sensibilité régionale dans une narration universelle.

Ce qui frappe également, c’est la relation entre surface et profondeur. Les œuvres semblent accessibles au premier regard grâce à leur intensité visuelle, mais elles révèlent progressivement des couches plus complexes. Les détails, les textures et les transitions lumineuses invitent à une contemplation lente, presque méditative. Cette temporalité lente s’oppose à la consommation rapide des images dans l’ère numérique, proposant une résistance silencieuse.

Dans cette perspective, la peinture devient un espace de guérison symbolique. Plusieurs éléments suggèrent une recherche de transformation intérieure, comme si chaque toile tentait de recomposer un équilibre entre fragmentation et unité. Le visage, souvent divisé ou multiplié, agit comme un miroir des contradictions humaines : vulnérabilité et force, solitude et connexion, mémoire et projection.

La trajectoire de Maryam Alshamlawi révèle ainsi une exploration constante des limites du portrait contemporain. Elle ne cherche pas à représenter une identité fixe mais à traduire son mouvement. Cette approche dynamique transforme la toile en un lieu de passage où les émotions circulent librement. Le spectateur n’observe pas simplement une image ; il traverse une expérience.

Dans un paysage artistique en mutation, où la visibilité peut parfois primer sur la profondeur, cette démarche rappelle que la peinture peut encore être un acte d’écoute intérieure. Elle interroge notre manière de regarder, notre relation à l’image et notre capacité à reconnaître la complexité derrière la surface.

Habiter la lumière, chez Maryam Alshamlawi, ne signifie pas éclairer une figure extérieure mais révéler une cartographie intime. Le visage devient un seuil, un passage entre le visible et l’invisible. Et c’est précisément dans cet espace liminal que son travail trouve sa force : dans la possibilité de transformer le portrait en une expérience existentielle, où chaque regard devient une rencontre avec soi-même.

PO4OR-Bureau de Paris