Avant même que la technologie ne devienne un langage universel, elle reste un territoire façonné par ceux qui ont le pouvoir d’y entrer. Certains apprennent à coder; d’autres apprennent d’abord à franchir les regards qui leur disent qu’ils n’appartiennent pas à cet espace. Chez Maya Moussa, la question n’est pas seulement d’accéder au monde numérique, mais de transformer la manière dont il se raconte. Son parcours ne se construit pas autour d’une réussite individuelle spectaculaire, mais autour d’un déplacement subtil: rendre visibles celles qui étaient absentes du récit.
Dans un environnement où l’innovation est souvent associée à la vitesse et à la performance, elle propose une autre temporalité. Créer des espaces pour les jeunes filles dans les domaines STEM signifie redéfinir les imaginaires avant même de transmettre des compétences techniques. Le code devient alors une écriture collective, un outil pour imaginer des futurs différents plutôt que pour reproduire les structures existantes.
Dans un monde où la technologie est souvent présentée comme universelle et neutre, les structures invisibles qui déterminent l’accès au savoir demeurent profondément ancrées. Être une femme dans les domaines STEM, particulièrement dans le contexte du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, signifie encore naviguer entre attentes sociales, stéréotypes persistants et absence de modèles visibles. Maya Moussa s’inscrit dans cette réalité non pas comme une exception isolée, mais comme une figure qui interroge la construction même de ces frontières symboliques.
La création de l’initiative All Girls Code marque un moment charnière dans son parcours. Loin d’être un simple programme éducatif, ce projet représente une tentative de reconfigurer le récit collectif autour de la technologie. Apprendre à coder ne devient plus seulement un objectif professionnel; cela se transforme en acte d’appropriation du langage du futur. Le code cesse d’être une compétence technique pour devenir une forme d’écriture contemporaine, capable de redéfinir les possibilités offertes à une génération entière.
Ce qui distingue son approche est la manière dont elle relie innovation technologique et responsabilité sociale. Là où certains projets se limitent à transmettre des compétences, elle cherche à modifier les imaginaires. Les ateliers, les rencontres et les espaces d’apprentissage qu’elle co-construit deviennent des lieux où les jeunes filles peuvent se projeter dans des trajectoires auparavant invisibles. Le geste pédagogique se transforme ainsi en acte politique discret, une manière d’élargir le champ des possibles sans confrontation directe, mais par transformation progressive des représentations.
Entre Beyrouth et Paris, entre ancrage local et ouverture internationale, son parcours incarne une mobilité qui ne dilue pas l’identité mais la complexifie. Cette circulation géographique et intellectuelle reflète une génération pour laquelle les frontières culturelles ne sont plus des lignes fixes mais des zones de traduction. La technologie devient alors un langage commun, capable de connecter des expériences différentes tout en respectant leurs singularités.
Observer son travail revient à interroger la manière dont les récits se construisent aujourd’hui. Dans un environnement dominé par la rapidité numérique et la logique de performance, elle propose une approche fondée sur la transmission et la communauté. L’apprentissage n’est pas seulement un transfert de connaissances, mais une création d’espaces où la confiance peut émerger. Chaque participante devient non seulement une apprenante mais aussi une future passeuse, capable de transmettre à son tour.
Cette dimension collective distingue profondément son engagement. Là où le succès individuel pourrait être présenté comme une finalité, elle privilégie une logique de réseau. Le projet All Girls Code fonctionne comme un organisme vivant, nourri par des collaborations multiples, des volontaires et des mentors qui participent à une vision partagée. Ce modèle horizontal remet en question les structures hiérarchiques traditionnelles de l’éducation et propose une alternative basée sur l’entraide et la co-création.
Mais au-delà des initiatives concrètes, c’est la posture symbolique qui frappe. Maya Moussa incarne une génération qui refuse de séparer technologie et humanité, innovation et empathie. Le futur numérique n’est pas envisagé comme un espace froid et abstrait, mais comme un territoire à humaniser, où les récits individuels participent à la construction d’un imaginaire collectif plus inclusif.
Dans cette perspective, son travail rejoint une transformation plus large du rôle des femmes dans les industries technologiques. Il ne s’agit plus seulement de revendiquer une place, mais de redéfinir les règles du jeu. Créer des programmes éducatifs pour les jeunes filles devient ainsi une manière de réécrire les codes culturels, d’introduire de nouvelles narrations où la compétence technique et la sensibilité sociale coexistent.
La force de son parcours réside également dans sa capacité à transformer la vulnérabilité en moteur de création. Là où une expérience d’exclusion pourrait conduire au retrait, elle choisit la construction. Cette dynamique rappelle que l’innovation la plus profonde naît souvent d’une nécessité intérieure, d’un désir de réparer une absence ressentie personnellement.
Dans un paysage global marqué par l’accélération technologique, son travail souligne une question essentielle: qui écrit le futur? En permettant à de jeunes femmes d’accéder aux outils numériques, elle contribue à diversifier les voix capables de participer à cette écriture collective. Le futur cesse alors d’être une projection imposée pour devenir un espace co-construit.
Ainsi se dessine le portrait d’une figure à la croisée des chemins entre technologie, pédagogie et transformation sociale. Maya Moussa n’incarne pas seulement une réussite individuelle; elle représente une démarche où la connaissance devient un acte de partage et où la technologie se transforme en langage de liberté. Écrire le futur, pour elle, signifie ouvrir des portes que l’on disait fermées et inviter d’autres à franchir le seuil, non pas seules, mais ensemble.
PO4OR — Bureau de Paris