lI existe des artistes pour qui la voix n’est ni un instrument de séduction ni un simple médium expressif. Elle est une responsabilité. Une matière chargée de mémoire, de discipline et de choix. Le parcours de Maya Waked s’inscrit pleinement dans cette lignée rare, où le chant ne vise pas l’effet immédiat mais la justesse durable, où chaque interprétation engage une éthique du son autant qu’une conscience de l’histoire.
Formée au Conservatoire national supérieur de musique du Liban, Maya Waked grandit dans un cadre académique rigoureux qui structure très tôt son rapport au chant oriental, au solfège et aux fondements de la composition et de l’orchestration. Cette formation n’a rien d’un socle abstrait. Elle inscrit la voix dans une architecture précise, exigeante, où l’émotion n’est jamais livrée brute mais façonnée, tenue, pensée. De cette rigueur naît une liberté maîtrisée, celle qui permet d’oser sans se perdre.
Un tournant décisif s’opère lorsque Maya Waked rencontre Ziad Rahbani. Le travail mené avec lui en studio ne relève pas d’une simple collaboration artistique mais d’une initiation à une manière de concevoir la musique comme espace critique, comme terrain de friction entre héritage et rupture. Chez Ziad Rahbani, la précision n’exclut jamais l’audace, et la transgression ne se fait jamais au détriment de l’intelligence musicale. Cette leçon, Maya Waked l’intègre profondément. Elle en retient le goût du déplacement, le refus des formes figées, l’exigence d’un propos musical toujours situé.
Cette trajectoire l’amène ensuite à rejoindre le chœur de Fairuz, expérience fondatrice à plus d’un titre. Accompagner Fairuz sur scène, au Liban comme à l’étranger, signifie entrer dans un univers où la musique devient rituel collectif, mémoire partagée, silence habité. C’est aussi découvrir de l’intérieur un niveau de professionnalisme rare, une discipline du travail où chaque répétition, chaque nuance, chaque respiration participe d’un tout cohérent. Pour Maya Waked, cette période constitue une école de l’écoute et de la retenue, dont l’empreinte demeure perceptible dans son rapport actuel à la scène.
Loin de s’enfermer dans la nostalgie, Maya Waked choisit ensuite d’interroger le patrimoine musical libanais à travers un geste actif de réinterprétation. Son premier album, Hilm Majnoun, revisite des chansons libanaises des années 1980, œuvres souvent nées dans un contexte de guerre, avec des moyens techniques limités mais une charge émotionnelle intense. En les réarrangeant, elle ne cherche ni à les moderniser artificiellement ni à les sanctuariser. Elle les replace dans une écoute contemporaine, attentive aux générations nouvelles, sans effacer leur profondeur originelle. Ce travail relève moins de la reprise que de la transmission.
Cette même logique traverse le projet Allô Beyrouth, où Maya Waked introduit une dimension inattendue en dialoguant avec des sonorités russes, notamment à travers la collaboration avec un trio de balalaïka. Le choix n’a rien d’anecdotique. Il s’inscrit dans une histoire plus large de la musique libanaise, longtemps ouverte aux répertoires mondiaux, capable d’absorber des influences sans perdre son centre de gravité. En chantant en dialecte libanais sur des structures musicales venues d’ailleurs, Maya Waked affirme une identité souple, consciente de ses racines mais résolument perméable.
Cette approche s’étend à son intérêt pour les répertoires internationaux qu’elle revisite en arabe libanais, de Bella Ciao au folklore russe. Le geste est culturel autant qu’artistique. Il s’agit d’inscrire des mélodies universelles dans une langue et une sensibilité locales, de permettre au public de se reconnaître dans des airs venus d’ailleurs, sans exotisme ni caricature. La musique devient alors un espace de traduction intime, où l’universel ne nie jamais le particulier.
Maya Waked revendique volontiers une pratique de la musique « transgenre » au sens noble du terme, non comme une stratégie mais comme une nécessité intérieure. Refusant de se définir par une seule étiquette stylistique, elle considère que la création véritable résiste aux classifications rigides. Cette position n’exclut ni la cohérence ni la fidélité à un héritage. Elle les reformule autrement, dans un mouvement continu entre respect et invention.
La reprise de Chou Adda Ma Badda, autorisée par Ziad Rahbani lui-même peu avant sa disparition, s’inscrit dans cette continuité. En redonnant voix à une chanson moins connue de son répertoire, Maya Waked ne cherche pas l’hommage spectaculaire mais la réactivation d’un propos toujours actuel. La réussite publique de cette interprétation confirme la pertinence de son approche : faire résonner le passé non comme une archive, mais comme une question ouverte.
Sur scène, notamment lors de ses concerts européens récents, la chanteuse affirme une présence sobre, concentrée, qui privilégie l’écoute à l’esbroufe. Face à des publics parfois non arabophones, sa voix parvient à franchir les barrières linguistiques par la précision de l’interprétation et la clarté de l’intention. La musique devient alors langage partagé, non par simplification, mais par densité.
Le parcours de Maya Waked ne se lit ni comme une ascension médiatique ni comme une accumulation de performances. Il se déploie comme une trajectoire de sens, où chaque étape renforce une même conviction : chanter, c’est habiter une mémoire tout en la mettant en mouvement. Dans un paysage musical souvent dominé par l’instantané et le spectaculaire, elle propose une autre temporalité, faite de patience, de rigueur et d’ouverture.
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