Dans un monde saturé d’images rapides, produites pour être consommées puis oubliées, certaines artistes choisissent un autre chemin. Un chemin plus silencieux, plus intérieur, où la photographie cesse d’être un simple geste technique pour devenir une manière d’habiter le monde. Merym Belkebir appartient à cette catégorie rare de créatrices pour lesquelles l’image n’est pas une finalité, mais un langage vivant.
Photographe, directrice artistique et conteuse visuelle, elle construit un univers où chaque photographie semble suspendue entre présence et absence. Ses images ne cherchent pas à impressionner ; elles invitent à ralentir. Là où la culture visuelle contemporaine impose souvent la performance immédiate, elle propose une temporalité différente — une temporalité de l’écoute.
Née au Maroc et installée à Montréal, son parcours s’inscrit dans une géographie de traversée. Cette double appartenance ne se manifeste pas seulement dans des références culturelles visibles, mais dans une sensibilité particulière à la notion d’entre-deux : entre lumière et ombre, entre mouvement et immobilité, entre narration et silence. Ses photographies deviennent ainsi des espaces de passage où l’identité ne se fixe jamais totalement.
Ce qui frappe d’abord dans son travail est une forme de minimalisme émotionnel. Les compositions sont épurées, les gestes retenus, les corps présents sans jamais devenir spectaculaires. Ici, la photographie ne cherche pas à capturer un moment héroïque ; elle tente plutôt de révéler une vibration intime. Le regard devient un outil de méditation.
Chez Merym Belkebir, la lumière n’est pas seulement un élément esthétique ; elle agit comme une écriture. Elle découpe, révèle, effleure. Elle crée des zones d’incertitude qui invitent le spectateur à compléter lui-même le récit. Ainsi, chaque image reste ouverte — jamais totalement expliquée, toujours en devenir.
Dans ses textes et prises de parole, une idée revient souvent : la confiance dans l’instinct artistique. Refuser la dépendance au regard extérieur pour préserver une relation sincère avec le processus créatif. Cette posture traduit une vision profondément contemporaine de la création : l’artiste n’est pas seulement celui qui montre, mais celui qui questionne le regard lui-même.
Son approche rejoint une réflexion plus large sur la place de l’image aujourd’hui. À l’ère des réseaux sociaux, où la visibilité devient parfois une fin en soi, elle choisit de construire des images qui résistent à la consommation immédiate. Elles ne cherchent pas à séduire rapidement ; elles demandent du temps. Et c’est précisément dans cette résistance que réside leur force.
Le corps occupe une place centrale dans son univers visuel, mais jamais comme objet. Il apparaît fragmenté, suggéré, souvent partiellement caché. Ce choix révèle une volonté de préserver une dimension intime, presque secrète. Le spectateur n’est pas invité à regarder de manière intrusive, mais à entrer dans une relation de respect avec l’image.
Cette approche transforme la photographie en acte narratif. Le photographe cesse d’être un simple observateur pour devenir un narrateur silencieux. Chaque série ressemble à une phrase inachevée, chaque cadre à une respiration. Le récit ne se trouve pas seulement dans ce qui est montré, mais dans ce qui reste hors champ.
Au-delà de la technique, c’est une éthique du regard qui se dessine. Photographier devient une manière de ralentir face à un monde accéléré, de réintroduire une forme d’attention dans un flux visuel saturé. Cette attention se ressent dans les textures, dans la délicatesse des mouvements, dans la manière dont les sujets semblent habiter l’espace plutôt que le performer.
Collaborant avec des artistes, des marques et des individus en quête d’authenticité, Merym Belkebir explore un territoire où l’esthétique rencontre la sincérité. Elle ne cherche pas la perfection formelle, mais la justesse émotionnelle. Cette orientation révèle une conception presque philosophique de la photographie : créer des images qui ne se contentent pas d’être vues, mais qui se ressentent.
Ainsi, son travail s’inscrit dans une lignée d’artistes pour lesquels l’image devient une expérience intérieure. Elle ne capture pas seulement des visages ou des gestes ; elle tente de saisir ce moment fragile où quelque chose de vrai apparaît, puis disparaît.
Lorsque la photographe devient narratrice, la photographie cesse d’être un objet figé. Elle devient un récit en mouvement — un espace où chacun peut projeter sa propre mémoire. Et c’est peut-être là que réside la singularité de Merym Belkebir : dans sa capacité à transformer le regard en expérience intime, et l’image en territoire habité.
Dans une époque qui valorise la vitesse et la visibilité constante, son travail rappelle que certaines images ne demandent pas à être vues immédiatement. Elles attendent d’être rencontrées. Lentement. Comme une conversation silencieuse entre l’artiste et celui qui regarde.
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